COETQUEN ET SA MOUT
des Pays-Bas. Guiscard eut le bon esprit de réparer ce qui lui manquoît par tant d'affabilité et de magnificence, par une si grande aisance dans toute la régularité du service d'un gouvernement si jaloux, qu'il se gagna pour toujours le cœuf et la confiance de tout son gouvernement et des troupes qui s'y succédèrent à ses ordres.
Deux jours après la sortie de la garnison ennemie, le Roi s'en alla à Dinan, où étoient les dames, avec qui il retourna à Versailles. J'avois espéré que Monseigneur achèveroit la campagne, et être du détachement des mousquetaires qui demeureroit avec lui ; et ce ne fut pas sans regret que je repris avec toute la compagnie le chemin de Paris. Une des couchées de la cour fut à Mariembourg, et les mousquetaires campèrent autour. J'avois lié une amitié intime avec le comte de Coetquen*, qui étoit dans la même compagnie. 11 savoit infiniment et agréablement, et avoit beaucoup d'esprit et de douceur, qui rendoit son commerce trèsaimable. Avec cela assez particulier et encore plus paresseux, extrêmement riche par sa mère, qui étoit une fille de Saint-Malo, et point de père. Ce soir-là de Mariembourg, il nous devoit donner à souper à plusieurs. J'allai de bonne heure à sa tente, où je le trouvai sur son lit, d'où je le chassai en folâtrant, et me couchai dessus en sa place, en présence de plusieurs de nous autres et de quelques officiers. Coetquen en badinant prit son fusil, qu'il comptoit déchargé, et me couche en joue. Mais la surprise fut grande lorsqu'on entendit le coup partir. Heureusement pour moi, j'étois, en ce moment, couché tout à plat. Trois baUes passèrent à trois doigts par-dessus ma tête, et comme le fusil étoit en joue un peu en montant, ces mêmes balles passèrent sur la tète, mais fort près, à nos deux gouverneurs, qui se promenoient derrière la tente. Coetquen se trouva mal du malheur qu'il avoit pensé causer ; nous eûmes toutes les peines du monde à le remettre, et il n'en put bien revenir de plusieurs jours. Je rapporte ceci pour une
1. Saint-Simon écrit ce nom avec une s : Cocsquén ou Coesquin.
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leçon qui doit apprendre à ne badiner jamais avec les armes.
Le pauvre garçon, pour achever de suite ce qui le regarde, ne survécut pas longtemps. Il entra bientôt dans le régiment du Roi, et sur le point de Faller joindre au printemps suivant, il me vint conter qu'il s'étoit fait dire sa bonne aventure par une femme nommée la du Perchoir, qui en faisoit secrètement métier à Paris, et qu'elle lui avoit dit qu'il seroit noyé et bientôt. Je le grondai d'une curiosité si dangereuse et si folle, et je me flattai de Fignorance de ces sortes de personnes, et que celle-là en avoit jugé de la sorte sur la physionomie effectivement triste et sinistre de mon ami, qui étoit très-désagréablement laid. 11 partit peu de jours après, trouva un autre homme de ce métier à Amiens, qui lui fit la même prédiction ; et, marchant avec le régiment du Roi pour joindre l'armée, il voulut abreuver son cheval dans l'Escaut, et s'y noya, en présence de tout le régiment, sans avoir pu être secouru. J'y eus un extrême regret, et ce fut pour ses amis et pour sa famille une perte irréparable. 11 n'avoit que deux sœurs, dont l'une épousa le fils aîné du marquis de Montchevreuil et l'autre s'était faite rjeligieuse au Calvaire,
Les mousquetaires m'ont entraîné trop loin : avant de continuer, il faut rétrograder, et n'oublier pas deux mariages faits à la cour au commencement de cette année, le premier prodigieux, le 18 février; l'autre, un mois «après.