NOTICE. VII
qu'il trouvait à y céder. Religieux par principes et chrétien sincère, il se fit des scrupules de conscience, ou du moins il tint à les empêcher de naître et à se mettre en règle contre les remords et les faiblesses qui pourraient un jour lui venir à ses derniers instants. S^il lui avait fallu jeter au feu ses Mémoires, croyant avoir fait un long péché, quel dommage, quel arrachement de cœur ! Il songea assez naïvement à prévenir ce danger. Le Discours préliminaire qu'il a mis en tête nous témoigne de sa préoccupation de chrétien, qui cherche à se démontrer qu'on a droit historiquement de tout dire sur le compte du prochain, et qui voudrait bien concilier la charité avec la médisance. Une lettre écrite à Pabbé de RancéS et par laquelle il le consultait presque au début sur la mesure à observer dans la rédaction de ses Mémoires, atteste encore mieux cette pensée do prévoyance ; il semble s'être fait donner par Taustère abbé une absolution plénière, une fois pour toutes. Saint-Simon, dans son apologie, admet ou suppose toujours deux choses : c'est, d'une part, qu'il ne dit que la vérité, et, de l'autre, qu'il n'est pas impartial, qu'il ne se pique pas de l'être, et ({ n'en laissant la louange ou le blâme aller de source à l'égard de ceux pour qui il est diversement affecté, il obéit à ses inclinations et à sa façon impétueuse de sentir; et, avec cela, il se flatte de tenir en main la balance. Dans le récit de ce premier procès au nom de la duché-pairie contre M. de Luxembourg, il y a un moment où l'avocat de celui-ci ayant osé révoquer en doute la loyauté royaliste des adversaires, Saint-Simon, qui assistait à l'audience, assis dans une lanterne ou tribune entre les ducs de la Rochefoucauld et d'Estrées, s'élance au dehors, crîant à l'imposture et demandant justice de ce coquin : « M. de la jRochefoucauld, dit-il, me i*etint à mi-corps et me fit taire. Je m'enfonçai de dépit plus encore contre lui que contre l'avocat. Mon mouvement avoit excité une rumeur. » Or, quand on est sujet à ces mouvements-là, non-seulement à l'audience et dans une occasion extraordinaire, mais encore dans l'habitude de la vie et même en écrivant, il y chance, non pour qu'on se trompe peut-être sur l'intention mauvaise de l'adversaire, mais au moins pour qu'on outre-passe quelquefois le ton et qu'on sorte de la mesure. On a de ces élans où l'on a besoin d'être retenu à mi-corps. J'indique la précaution à prendre en lisant Saint Simon : il peut bien souvent y avoir quelque réduction à faire dans le relief et dans les couleurs.
l. Nous reproduisons cette lettre en tête des Mémoires; elle en est lu pramière préface.
rrif NOTICE..
On a fbrt cherché depuis quelque temps à relever des erreur» de fait dans les Mémoires de Saint-Simon, et l'on n'a pas eu depeiné à en rassembler un certain nombre. Il fait juger et condamner Fargues,. un ancien frondeur, par le premier président de Lamoignon. et Fargues fut Jugé par l'intendant Machault. Il dit de M*^' de Beauvais, mariée au comte de Soissons^ qu'elle était fille naturelle^ et l'on a retrouvé et l'on produit le contrat de mariage des parents. Il fait de de Saumery un argus impitoyable et un espion farouche auprès du duc de, Bourgogne, et l'on sait, par une lettre de ce jeune prince à Fénelon, que c'était un homme dévoué et sûr. Dans le domaine de la littérature, j'ai moi-même à signaler une inexactitude et une méprise. Saint- Simon impute à Racine, en présence de Louis XIV et de M"* de- Maintenon, une distraction maladroite qui lui aurait fait mal * parler de Scarron. Au contraire, c'est Despréaux qui eut plus d'une fois cette distraction plaisante, dans laquelle le critique s'échappait, tandis que Racine^ meilleur courtisan, lui faisait tous les signes du monde sans qu'il les comprit. Tranchons sur cela. La question de la vérité des Mémoires de Saint-Simon n'est pas et ne saurait être circonscrite dans le cercle des observations de ce genre, même quand les erreurs se trouveraient cent fois plus nombreuses. Qu'on veuille bien se rendre compte de la manière dont les Mémoires, tels que les siens, ont été et sont nécessairement composés. 11 y a entre les façons infinies d'écrire l'histoire deux divisions principales qui tiennent à la nature des sources auxquelles on puise. Il y a une sorte d'histoire qui se fônde sur les pièces mêmes et les instruments d'État, les papiers diplomatiques, les correspondances des ambassadeurs, les rapports militaires, les documents originaux de toute espèce. Nous avons un récent et un excellent exemple de cette méthode de composition historique dans l'ouvrage de M. Thîers, qui se pourrait proprement intituler : Histoire administrative et militaire du consulat et de V'empire, Et puis, il y a une histoire d'une tout autre physionomie, l'histoire morale contemporaine écrite par des acteurs et des témoins. On vit dans une époque, à la cour, si c'est à une époque de cour; on y passe sa vie à regarder, à écouter,, et, quand on est Saint-Simon, à écouter et à regarder avec une curiosité, une avidité sans pareille, à tout boire et dévorer des oreilles et des yeux. On entend dire beaucoup de choses; on s'adresse le mieux qu'on peut pour en savoir encore davantage; si l'on veut remonter en arrière, on consulte les vieillards, les disgraciés, les solitaires en. retraite, les subalternes aussi, les anciens valets de chambre. Il est bien difficile que dans ce qu'on ne ¥Oit point soi-même 1 ne se mêle un peu