H PROMOTION
caveçon, et de faire entendre aussi le peu de part qu'il avoit en la promotion.
Le Roi Tavoit dit au duc de NoaiUes en entrant au conseil , mais avec défense d'en parler à personne , même à ses collègues. Sa joie ne se peut exprimer, et il avoit plus raison d'être aise que pas un des autres.
L'engouement du duc de Viileroy dura plusieurs années. Tourville fut d'autant plus transporté que sa véritable modestie lui cachoit sa propre réputation, et qu'il n'imaginoit pas même d'être maréchal de France si on en faisoit, quoiqu'il le méritât autant qu'aucun d'eux pour le moins , de l'aveu général. Ghoiseul et Joyeuse parurent fort modérés, comme des seigneurs qui méritoient cet honneur et l'espéroient depuis longtemps. Ils dînoient ensemble à Paris lorsqu'un capitaine d'infanterie arriva en poste, satisfait d'avoir ouï nommer Joyeuse, à qui il l'apprit, et ne s'étoit point informé des autres; de sorte que Ghoiseul fut une demi-heure dans un état violent, jusqu'à ce que le courrier arriva. Us allèrent le soir à Versailles, et prêtèrent serment le lendemain avec les trois autres.
Cette promotion fit une foule de mécontents, moins de droit par mérite que pour s'en donner un par les plaintes; mais de tous ceux-là le monde ne trouva mauvais que l'oubli du duc de Ghoiseul, de Maulevrier et de Montai. Ce qui exclut le premier est curieux. Sa femme, sœur de la Vallière, belle et faite en déesse, ne bougeoit d'avec M"" la princesse .de Conti , dont elle étoit cousine germaine et intime amie. Elle avoit eu des galanteries en nombre, e\ qui avoient fait grand bruit. Le Roi , qui craignoit cette liaison étroite avec sa fille, lui avoit fait parler, puis mortifiée, ensuite éloignée, et lui avoit après toujours pardonné. La voyant incorrigible et n'aimant pas les éclats par lui-môme, il le voulut faire par le mari , et se défaire d'elle une fois pour toutes. Il se servit pour cela de la promotion, et chargea M. de la Rochefoucauld, ami intime du duc de Ghoiseul, de lui représenter le tort que lui faisoit le désordre public de sa femme, de le presser de .
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la faire mettre dans un couvent, et de lui faire entendre, s'il avoit peine à s'y résoudre, que le bâton qu'il lui destinoit étoit à ce prix.
Ce que le Roi avoit prévu arriva. Le duc de Ghoiseul, excellent homme de guerre , étoit d'ailleurs un assez pauvre homme et le meilleur homme du monde. Quoique vieux, un 'peu amoureux de sa femme, qui lui faisoit aciToire une partie de ce qu'elle vouloit, il ne put se résoudre à un tel éclat, tellement que M. de la Rochefoucauld, à bout d'éloquence, fut obHgé d'en venir à la condition du bâton. Cela même gâta tout. Le duc de Ghoiseul s'indigna que la récompense de ses services et de la réputation qu'il avoit justement acquise à la guerre se trouvât attachée à une aifaire domestique qui ne regardoit que lui, et refusa avec une opiniâtreté qui ne put être vaincue. 11 lui en coûta le bâton de maréchal de France , dont le scandale public éclata. Ce qu'il y eut de pis pour lui, c'est que sa fenyiie bientôt après fut cliassée, et qu'elle en fit tant que le duc de Choiseul enfin n'y put tenir, la chassa de chez lui et s'en fiépara pour toujours.
Maulevrier avoit beaucoup de réputation à la guerre, et il la méritoit. Elle lui avoit valu l'ordre malgré M. de Louvois, un gros gouvernement et force commandements en <*hef. Le Roi le crut assez récompensé, et le laissa. Ce pauvre homme en conçut une si violente douleur qu'il ne survécut pas deux mois à la promotion de ces sept cadets. Croissy, son frère, ministre et secrétaire d'État, en fut outré, mais il n'osa le trop paroître.
Montai étoit un grand vieillard de quatre-vingts ans, qui avoit perdu un œil à la guerre , où il avoit été couvert de coups. Il s'y étoit infiniment distingué, et souvent on des commandements en chef considérables. Il îivoit acquis beaucoup d'honneur à la bataille de Fleurus, et encore plus de gloire au combat de Steinkerke, qu'il avoit rétaWi. Tout cria pour lui, hors lui-même. Sa modestie et sa sagesse le firent admirer. Le Roi même en fut touché, et lui promit de réparer ce tort qu'il lui avoit fait. Il
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s'en alla quelque peu chez lui, puis revint et servit par lesespérances qui lui avoieut été données, et qui furent trompeuses jusqu'à sa mort.
Mademoiselle, la grande Mademoiselle, qu'on appeloit pour la distinguer de la fille de Monsieur, ou pour l'appeler par son nom. M"* de Monpensier, iiUe aînée de Gaston, et seule de son premier mariage, mourut en son palais de Luxembourg, lo dimanches avril, après une longue maladie de rétention d'urine, à soixante-trois ans, la plus riche princesse particulière de l'Europe. Le Roi l'avoit visitée, et elle lui avoit fort recommandé M. de Joyeuse, comme son parent, pour être fait maréchal de France. Elle cousinoit et distinguo it et s'intér^ssoit fort en ceux qui avoient l'honneur de lui appartenir, en cela, bien que très-altière , fort différente de ce que les princes du sang sont devenus depuis à cet égard. ËUe portoit exactement le deuU de parents même très-médiocres et très-éloignés , et disoit par où et comment ils l'étoient* Monsieur et Madame ne la quittèrent presque point pendant sa maladie. Outre la liaison qui avoit toujours été entre eUe et Monsieur, dans tous les temps, il muguetoit sa riche succession, et fut en effet son légataire universeL Mais les plus gros morceaux avoient échappé.
Les Mémoires pubhcs de cette princesse montrent à découvert sa foiblesse pour M. de Lau^un, la folie de celui-ci de ne l'avoir pas épousée dès qu'il en eut la permission du Roi, pour le faire avec plus de faste et d'éclat. Leur désespoir de la rétractation de la permission du Roi fut extrême, mais les donations du contrat de mariage étoient faites et subsistèrent par d'autres actes. Monsieur, poussé par Monsieur le Prince, avoit pressé le Roi de se rétracter, mais M"* de Montespan et M. de Louvois y eurent encore plus de part, et furent ceux sur qui tomba toute la fureur de Mademoiselle et la rage du favori; car M. de Lauzun rétoit. Ce ne fut pas pour longtemps : il s'échappa plusd'une fois avec le Roi, plus souvent encore avec la maîtresse, et donna beau jeu au ministre pour le perdre. H
[1693] SES DONATIONS LIBRES ET FORCÉES. 4f
vint à bout de le faire arrêter et conduire à Pignerol , où il fut extrêmement maltraité par ses ordres, et y demeura dix ans. L'amour de Mademoiselle ne se refroidit point pour Fabsence. On sut en profiter pour faire un grand établissement à M. du Maine, à ses dépens et à ceux de M. de Lauzun, qui en acheta sa liberté. Eu , Aumale, Dombes et d'autres terres encore furent données à M. du Maine, au grand regret de Mademoiselle. Et ce fut sous ce prétexte de reconnaissance que, pour élever de plus en plus les bâtards, le Roi leur fit prendre la livrée de Mademoiselle, qui étoit celle de Monsieur Gaston. Cet héritier forcé lui fut toujours fort peu agréable, et elle étoit toujours sur la défensive pour le reste de ses biens, que le Roi lui vouloit arracher pour ce fils bien-aimé.
Les aventures incroyables de M. de Lauzun, qui avoil sauvé la reine d'Angleterre et le prince de Galles, Tavolent ramené à la cour. 11 s'étoit brouillé avec Mademoiselle, toujours jalouse de lui, qui, même à la mort, ne le voulut pas voir. 11 avoit conservé Thiers et Saint-Fargeau de ses dons. 11 laissoit toujours entendre qu'U avoit épousé Mademoiselle, et il parut devant le Roi en grand manteau, qui le trouva fort mauvais. Après son deuil il ne voulut pasreprendre sa livrée, et s'en fit une d'un brun presque noir, avec des galons bleus et blancs, pour conserver toujours la tristesse de la perte de Mademoiselle, dont il avoit des portraits partout.
Cette princesse do/ina à Monseigneur sa belle maison de Choisy, qui fut ravi d'en avoir une de plaisance où il put aller seul quelquefois avec qui il voudroit ; vingt-deux mille livres à M"*' de Breval et du Cambout, ses filles d'honneur ; et des legs pieux, et d'autres à sc^ domestiques, qui répondirent pQu à ses richesses.
Tous les Mémoires de guerres civiles et les siens propre» l'ont trop fait connoître pour qu'il soit nécessaire d'y rien ajouter ici. Le Roi ne lui avoit jamais bien pardonné la journée de Saint-Antoine, et je l'ai ouï lui reprocher une fois, à son souper, en plaisantant, mais un peu fortement,.