‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 71 sur 352 · SA FIDÉLITÉ AU ROI · texte numérisé non relu

SA FIDÉLITÉ AU ROI

créance, comme la première fois, etM'une lettre de plus à mon père avec des propositions, encore plus fortes. Dès ce que le porteur se fut découvert à mon père, il jugea que c'étoit trop, et sur-le-champ Rassembla son état-major et tous les officiers de sa garnison, avec ce qui se trouva de ses amis du voisinage dans Blaye. Là, [il leur présenta rhomme du roi d*Espagne, leur montrâmes lettres qu'il portoit, que mon père n'avoit point voulu décacheter, exposa sa mission en sa présence, puis lui dit^que, sans le respect qu'il vouloit garder à unejtète couronnée, frère de la Reine mère, il le feroit jeter en ce moment même dans la Gironde avec un boulet aux pieds, mais qu'il eût à se retirer sur-le-champ avec ses lettres et ses proposition», qui ne tenteroient jamais un homme de h\en,]et qu'il retint bien, pour en avertir où il appartenoit, que si on se jouoit encore à lui envoyer quelqu'un avec] des commissions semblables, il ne ménageroit plus rien, et le feroit jeter dans la rivière. Aussi n'y renvoya-t-on plus.

Mais Monsieur le Prince et tout son parti firent les hauts cris, et, ce qui est remarquable, jamais ni lui ni les siens ne l'ont pardonné à mon père, tant ils l'avoient belle s'ils eussent pu l'entraîner 1 Cependant mon père fit fondre force canon, pour remplacer celui que la cour lui demanda faute d'autre, mit cinq cents gcntilhommes bien armés dans Blaye, habilla et paya la garnison, et fut dix-huit mois comme bloqué en cet état sans avoir jamais rien voulu prendre sur le pays. Aussi contracta-t-il de grandes dettes, dont il a été incommodé toute sa vie, et dont je me sens encore ; tandis que toutes celles que Monsieur le Prince, M. de Bouillon et bien d'autres avoient faites contre le Roi et l'État ont été très-bien payées, et plus encore, par le Roi' même , dans la suite des temps. Mais ce n'est pas tout : mon père, qui avoit beaucoup d'amis dans le parlement et dans la ville de Bordeaux, étoit exactement averti, toutes les marées, de tout ce qu'il s^y passoit de plus secret, et en faisoit part à la cour, et pendant ces malheureux temps il rendit les plus importants services.

MOxN PÈRE ET LE COMTE DHARCOURT. 71

La cour s*étoit avancée à rentrée de la Guyenne, suivie «l'une armée commandée par le comte d'Harcourt, si grandement payé d'avance pour la bien servir, et si capable par lui-même de le bien faire ; mais il étoit de la maison de Lorraine et issu des Guises, et voici le contraste : il ne songea qu'à profiter de l'embarras de la cour et du désordre de FÉtat, pour se rendre maître de l'Alsace et de Brisach, et les joindre à la Lorraine. Sa partie faite, il se dérobe de l'armée, perce le royaume nuit et jour, et arrive aux portes de Brisach. Gomme quoi il manqua de réussir se trouve dans tous les Mémoires de ces temps-là, et n'est pas matière aux miens. Je me contente de rapporter la belle gratitude du grand écuyer, fait tel aux dépens de mon père, à quoi il faut encore ajouter qu'il tira de ce crime le gouvernement d'Anjou, mis pour lui sur le pied des grands gouvernements, pour vouloir bien rentrer dans l'obéissance ; et que la charge et le gouvernement, toujours sur ce grand pied, ont passé l'un et l'autre à sa postérité. Voici, et en même temps, la contre-partie :

La Reine et le cardinal Mazarin, charmés de la fidélité et des importants services de mon père, jugèrent qu'il étoit à propos de les récompenser pour le bon exemple, ou peut-être de s'en assurer de plus en plus. Pour cela ils lui écrivirent l'un et l'autre en des termes si obligeants qu'ils faisoient sentir leur détresse, et lui dépêchèrent le marquis <ie Saint-Mégrin , chargé de ces lettres et de plus d'une autre de créance sur ce dont il étoit chargé de leur part. Saint-Mégrin portoit à mon père le bâton de maréchal de France, à son choix, ou le rang de prince étranger, sous le prétexte de la maison de Yermandois , du sang de Gharlemagne , dont nous sortons au moins par une femme sans contestation quelconque. Mon père refusa l'un et l'autre. Saint-Mégrin, qui étoit son ami, lui représenta que, le péril passé , il n'auroit rien , et qu'il y avoit de la folie à ne pas accepter une si belle offre , qui a été toute l'ambition des Bouillons. « Je m'y attends bien , répondit réî»olûment mon père, et je les connois trop pour en douter.

72 QUEL ÉTOIT SAIXT-aiÉGRIX.

Je compte aussi que bien des gens se moqueront de moi ; mais il ne sera pas dit qu'un rang de prince étranger, nr un bâton de maréchal de France terniront ma gloire et attaqueront mon honneur. Si j'accepte, on ne doutera jamaiî^ qu'on ne m'ait retenu dans mon devoir par une grâce, et je n'y consentirai jamais. »

Trois jours entiers se passèrent en cette dispute, sans jamais pouvoir être ébranlé. Il répondit respectueusement à la Reine, mais sèchement, dans le sens qu'il avoit fait, à Saint-Mégrin , et ajouta, pour qu'elle n'en prît rien pour elle, qu'il ne manqueroit jamais au fils et à la veuve de son maître. Il en manda autant au cardinal Mazarin, mais avec hauteur. Cet Italien n'étoit pas fait pour admirer une action si grande. Dira-t-on de plus qu'elle étoit trop au-dessus de la portée de la Reine? Il arriva ce que Saint-Mégrin avoit prédit : le péril passé , on n'y songea plus ; mais mon père aussi ne fit l'honneur à l'un ni à l'autre de les en faire souvenir. Il continua ses dépenses et ses services avec le même zèle jusqu'à la fin des troubles. Et voilà comment Louis XIII lui avoit bien prédit tout l'usage et le grand parti qui se pouvoit tirer de Blaye^ lorsqu'il lui en donna le gouvernement.

Il faut maintenant dire qui étoit Saint-Mégrin. Il s'appeloit Esthuert, et par une héritière dé Gaussade il en joignoit le nom au sien. C'étoit un fort homme d'honneur, quoique très-bien avec la Reine mère. Il avoit eu les chevaulégers de la garde, et les avoit cédés à son fils, qui avoit aussi ceux de la Reine mère. Ce fils fut un jeune favori du temps, avec du mérite, qui avoit fort servi pour son âge, et qui avoit commandé une armée en Catalogne : il fut tué au combat de la porte Saint-Antoine. La Reine en fut fort afiligée, et le cardinal aussi ; ils le firent enterrer dans l'abbaye de Saint-Denis. Sa veuve, sans enfants, a été depuis duchesse de Ghaulnes , femme de l'ambassadeur et gouverneur de Bretagne. La sœur de ce jeune favori épousa M. du Broutay, du nom de Quelen, dont elle a eu postérité ; elle se remaria à la Yauguyon , ambassadeur e»

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