‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 79 sur 352 · POSITION DES ARMÉES · texte numérisé non relu

POSITION DES ARMÉES

Feuillade et de celui de Quoadt, qui, parce queMontfort étoit aux carabiniers, en fut le brigadier. L'armée se forma, et j'allai faire ma cour aux généraux et aux princes.

Le Roi partit le 18 mai avec les dames, fît avec elles huit ou dix jours de séjour au Quesnoy, les envoya ensuite à Namur, et s'aUa mettre à la tête de l'armée du maréchal de Boufflcrs, le 2 juin, avec laquelle il prit, le 7 du même mois, le camp de Gemblours; en sorte qu'il n'y avoitpasde milieu de sa gauche à la droite de M. de Luxembourg, et qu'on alloit et venoit en sûreté de l'une à l'autre. Le prince d'Orange étoit campé à l'abbaye de Parc, de manière qu'il n'y pouvoit recevoir de subsistance, et qu'il n'en pouvoit sortir sans avoir les deux armées du Roi sur les bras. II s'y retrancha à la hâte, et se repentit bien de s'y être laissô acculer si promptement. On a su depuis qu'il écrivit plusieurs fois au prince de Vaudemont, son ami intime, qu'il étoit perdu et qu'il n'y avoit que par un miracle qu'il en pût échapper. Son armée étoit inférieure à la moindre des deux du Roi, qui l'une et l'autre étoient abondamment pourvues d'équipages, de vivres et d'artillerie, et qui , comme on peut croire, étoient maîtresses de la campagne.

Dans une position si parfaitement à souhait pour exécuter de grandes choses et pour avoir quatre grands mois à en pleinement profiter, le Roi déclara le 8 juin à M. de Luxembourg qu'il s'en retournoit à Versailles, qu'il envoyoit Monseigneur en Allemagne avec un gros détachement et le maréchal de Boufflers. La surprise du maréchal de Luxembourg fut sans pareille. Il représenta au Roi la facilité de forcer les retranchements du prince d'Orange, et de le battre entièrement avec une de ses deux armées, et de poursuivre la victoire avec l'autre avec tout ravantaffe de la saison et de n'avoir plus d'armée vis-à-vis de soi. Il combattit par un avantage présent, si certain et si grand, l'avantage éloigné de forcer dans Heilbronn le prince Louis de Baden ; et combien l'Allemagne seroit aisément en proie au maréchal de Lorges, si les Impériaux envoyoient de gros

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détachements en Flandres, qui n*y seroient pas même suffisants, et qui, n'y venant pas, laisseroient tous les Pays- . Bas à la discrétion de ses deux armées. Mais la résolution étoit prise. Luxembourg, au désespoir de se voir échapper une si glorieuse et si facile campagne , se mit à deux genoux devant le Roi, et ne put rien obtenir. M"' de Maintenon avoit inutilement tâché d'empêcher le voyage du Roi : elle en craignoit les absences ; une si heureuse ouverture de campagne y auroit retenu le Roi longtemps, pour en cueillir par lui-même les lauriers : ses larmes à leur séparation, ses lettres après le départ furent plus puissantes et remportèrent sur les plus pressantes raisons d'État, de guerre et de gloire.

Le soir de cette funeste-journée, M. de Luxembourg, outré de douleur, de retour chez lui, en fit confidence au maréchal de Villeroy, à Monsieur le Duc et à M. le prince de Conti et à son fils, qui tous ne le pouvoient croire, ets' exhalèrent en désespoirs. Le lendemain, 9 juin, qui que ce soit ne s'en doutoit encore. Le hasard fit que j'allai seul à Tordre chez M. de Luxembourg, comme je faisois très-souvent, pour voir ce qui se passoitetcequiseferoit le lendemain. Je fus très-surpris de n'y trouver pas une âme , et que tout étoit à l'armée du Roi. Pensif et arrêté sur mon cheval, je ruminois sur un fait si singulier, et je délibérois entre m'en retourner ou pousser jusqu'à l'armée du Roi, lorsque je vis venir de notre camp M. le prince de Conti, seul aussi, suivi d'un seul page et d'un palefrenier avec un cheval de main. « Qu'est[-ce] que vous faites-là?» me dit-il, en me joignant ; et riant de ma surprise, il me dit qu'il s'en alloit prendre congé du Roi et que je ferois bien d'aller avec lui en faire autant. « Que veut dire prendre congé? » lui répondis-je. Lui tout de suite dit à son page et à son palefrenier de le suivre un peu de loin , et m'invita d'en ^ire autant au mien et à un laquais qui me suivoit. Alors *1 me conta la retraite du Roi, mourant de rire, et malgré "ïa jeunesse la chamarra bien, parce qu'il ne se déficit pas de moi. J'écoutois de toutes mes oreilles, et mon éton-

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