AMITIÉ AVEC BEAUVILLIER
Ma mère, qui avoit eu beaucoup d'inquiétude de moi pendant toute la campagne, desirait fort que je n'en fisse pas une seconde sans être marié. Il fut donc fort question de cette grande affaire entre elle et moi. Quoique fort jeune, je n'y avois pas de répugnance, mais je voulois me marier à mon gré. Avec un établissement considérable, je mesentois fort esseulé dans un pays où le crédit et la considération faisoient plus que tout le reste. Fils d'un favori de Louis XIII, et d'une mère qui n'avoit vécu que pour lui, qu'il avoit épousée n'étant plus jeune ellemême, sans oncles ni tantes, ni cousins germains, ni parents proches, ni amis utiles de mon père et de ma mère, «i hors de tout par leur âge, je me trouvois extrêmement «eul. Les millions ne pou voient me tenter d'une mésalliance, ni la mode, ni mes besoins me résoudre à m'y ployer.
Le duc de Beauvillier s'étoit toujours souvenu que mon père et le sien avoient été amis, et que lui-même avoit vécu sur ce pied-là avec mon père, autant que la différence d'âge, de lieux et de vie l' avoient pu permettre; et il m'avoit toujours montré tant d'attention chez les prince's dont il étoit gouverneur, et à qui je faisois ma cour, que ce fut à lui que je m'adressai, à la mort de mon père, et depuis pour l'agrément du régiment, comme je l'ai marqué. Sa vertu, sa douceur, sa politesse, tout m'avoit épris de lui. Sa faveur alors étoit au plus haut point : il étoit ministre d'État depuis la mort de M. de Louvois, il avoit succédé fort jeune au maréchal de Villeroy dans la place de chef du conseil des finances, et il avoit eu de son père la charge de premier gentilhomme de la chambre de son père ^ La réputation delà duchesse de Beauvillier me tou- «hoit encore, et l'union intime dans laquelle ils avoient toujours vécu. L'embarras étoit le bien : j'en avois grand besoin pour nettoyer le mien, qui étoit fort en désordre, et M. de Beauvillier avoit deux fils et huit filles. Malgré tout €ela, mon goût l'emporta, et ma mère l'approuva.
Le parti pris, je crus qu'aller droit à mon. but, sans
1. La répétition des mots de son père est conforme au texte du manuscrit. Saint-Simon i. ' 8