‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 95 sur 352 · ORIGINE DE MON AMITIÉ · texte numérisé non relu

ORIGINE DE MON AMITIÉ

lui , me protesta qu'il n'avoit jamais été combattu de la sorte ; qu'il lui falloit ramasser toutes ses forces pour ne me la pas donner à Finstant. Il s'étendit sur mon procédé avec lui, et me conjura, que la chose réussît ou non, de le regarder désormais comme mon père, qu'il m'en serviroit en tout, et que l'obligation que j'acquérois sur lui étoit telle qu'il ne pouvoit moins m'offrir et me tenir que tout ce qui étoit en lui de service et de conseil. Il m'embrassa en effet comme son fils , et nous nous séparâmes de la sorte, pour nous revoir à l'heure qu'il me diroit le lendemain au lever du Roi. Il m'y dit à l'oreille, en passant, de me trouver ce même jour, à trois heures après midi, dans le cabinet de Mgr le duc de Bourgogne, qui de voit être alors au jeu de paume, et son appartement désert. Mais il se trouve toujours des fâcheux : j'en trouvai deux , en chemin du rendez-vous , qui , étonnés de l'heure où ils me trouvoient dans ce chemin, où ils ne me voyoient aucun but , m'importunèrent de leurs questions ; je m'en débarrassai comme je pus , et j'arrivai enfin au cabinet du jeune prince , où je trouvai son gouverneur, qui avoit mis un valet de chambre de confiance à la porte pour n'y laisser entrer que moi. Nous nous assîmes vis-à-vis l'un de l'autre, la table d'étude entre nous deux. Là, j'eus la réponse la plus tendre , mais négative, fondée sur la vocation de sa fille, sur son peu de bien pour l'égaler à la troisième, si, le mariage fait, elle se ravisoit; çur ce qu'il n'étoit point payé de ses états , et sur le désagrément que ce lui seroit d'être le premier des ministres qui n'eût pas le présent que le Roi avoit toujours fait lors du mariage de leurs filles, et que l'état présent des affaires l'empêchoit d'espérer. Tout ce' qui se peut de douleur, de regret, d'estime, de préférence, de tendre, me fut dit; je répondis de même , et nous nous séparâmes, en nous embrassant, sans pouvoir plus nous parler. Nous étions convenus d'un secret entier, qui nous faisoit cacher nos conversations et les dépayser, de sorte que, ce jour-là, j'avois compté à M. de Beauvillier, avant d'entrer en matière, les deux

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rencontres que j'avois faites ; et sur ce qu'il me recommanda de plus en plus le secret , je donnai le change à LouviUe de ce second entretien , quoiqu^il sût le premier, et qu'il étoit un des deux hommes que j*avois rencontrés.

Le lendemain matin, au lever du Roi, M. de Beauvillier me dit à l'oreille qu'il avoit fait réflexion que LouviUe étoit homme très-sûr et notre ami intime à tous deux , et que , si je Youlois lui confier notre secret , il nous deviendroit un canal très-commode et très-caché. Cette proposition me rendit la joie par l'espérance, après avoir compté tout rompu. Je vis LouviUe dans la journée ; je l'instruisis bien, et le priai de n'oublier rien pour servir utilement la passion quej'avois de ce mariage.

U me procura une entrevue pour le lendemain, dans ce petit salon du bout de la galerie qui touche à l'appartement de la Reine, et où personne nepassoit, parce que cet appartement étoit fermé depuis la mort de Madame la Dauphine. y y trouvai M. de BeauviUier, à qui je dis, d'un air aUumé de crainte et d'espérance , que la conversation de la veiUe m'avoit tellement affligé, que je l'avois abrégée, dans le besoin que je me sentois d'aller passer les premiers élans de ma douleur dans la solitude (et il étoit vrai) ; mais que, puisqu'il me permettoit de traiter encore cette matière, je n'y voyois que deux principales difficultés , le bien et la vocation ; que pour le bien , je lui demandois en grâce de prendre cet état du mien, que je lui apportois encore , et de régler dessus tout ce qu'il voudroit ; à l'égard du couvent, je me mis à lui faire une peinture vive de ce que l'on ne prend que trop souvent pour vocation , et qui n'est rien moins et très-souvent que préparation aux plus cuisants regrets, d'avoir renoncé à ce qu'on ignore et qu'on se peint délicieux , pour se confiner dans une prison de corps et d'esprit qui désespère ; à quoi j'ajoutai ceUe du bien et des exemples de vertu que sa fiUe trouveroit dans sa maison.

Le duc me parut profondément touché du motif de mon éloquence. U me dit qu'il en étoit pénétré jusqu'au fond

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de rame , qu'il me répétoit , et de tout son cœur, ce qu'il m'avoit déjà dit, qu'entre M. le comte de Toulouse et moi, s'il lui demandoit sa fille , il ne balanceroit pas à me préférer, et qu'il ne se consoleroit de sa vie de me perdre pour son gendre. Il prit l'état de mon bien, pour examiner avec M"* de Beauvillier tout ce qu'ils pourroient faire tant sur le bien que sur le couvent : « Mais si c'est sa vocation, ajouta-t-il, que voulez-vous que j'y fasse? Il faut en tout suivre aveuglément la volonté de Dieu et sa loi, et il sera le protecteur de ma famille. Lui plaire et le servir fidèlement est la seule chose désirable et doit être Tunique fin de nos actions. » Après quelques autres discours nous nous séparâmes.

Ces paroles si pieuses , si détachées , si grandes, dans un homme si grandement occupé, augmentèrent mou respect et mon admiration, et en même temps mon désir, s'il étoit possible. Je contai tout cela à Louville, et le soir j'allai à la musique à Tappartement, où je me plaçai en sorte que j'y pus toujours voir M. de Beauvillier, qui étoit derrière les princes. Au sortir de là je ne pus me contenir de lui dire à l'oreille que je ne me sentois point capable de vivre heureux avec une autre qu'avec sa fille , et sans attendre de réponse, je m'écoulai. Louville avait jugé à propos que je visse M"* de Beauvillier, à cause de la confiance entière de M. de Beauvillier en elle , et me dit de me trouver le lendemain chez elle, porte fermée, à huit heures du soir. J'y trouvai Louville avec elle. Là, après les remerciements, elle me dit sur le bien et sur le couvent à peu près les mêmes raisons ; mais je crus apercevoir fort dairement que le bien étoit un obstacle aisé à ajuster, et qui n'arrêteroit pas, mais que la pierre d'achoppement étoit la vocation. J'y répondis donc comme j'avois fait là-dessus à 31. de Beauvillier. J'ajoutai qu'elle se trouvoit entre deux vocations; qu'il n'étoit plus question que d'examiner laquelle des deux étoit la plus raisonnable, la plus ferme, la plus dangereuse à ne pas suivre : l'une , d'être religieuse , l'autre , d'épouser sa fille ; que la sie&ne étoit sans

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