‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 13 sur 333 · D'ANGLETERRE A PARIS · texte numérisé non relu

D'ANGLETERRE A PARIS

de la meute du Roi, mais il y avoit bien des temps quMI ne chassoit point, et jamais à toutes les chasses : il ne tenoit donc qu'à M. de la Rochefoucauld d'en donner à Portland tant qu'il auroit voulu, à coup sûr ; mais piqué de la prostitution publique à la vue de la cour de Saint-Germain, il oe put se refuser cette mortification au triomphant ambassadeur de l'usurpateur, qui avoit attaché à son char jusqu'à M. de Lauzun, malgré ses engagements et son attachement au roi et à la reine d'Angleterre, et sans y pouvoir gagner que de la honte, pour suivre la mode et croire faire sa cour au Roi.

Enfin Portland, comblé en toutes les manières possibles, /b. se résolut au départ. La faveur naissante du duc d'Albe- ^'^v£ /" marie l'inquiétoit et le hâta. Monsieur Je Prince le pria de passer à Chantilly, et il lui donna une fête magnifique, avec ce goût exquis qui, en ce genre, est l'apanage parti* culier aux Condés. De là Portland continua son chemin par la Flandre; non-seulement il eut la permission du Roi d y voir toutes les places qu'il voudroit, mais il le fit accompagner par des ingénieurs avec ordre de les lui bien montrer. Il fut reçu partout avec les plus grands honneurs, et eut toujours un capitaine et cinquante hommes de garde. Le bout d'un si brillant voyage fut de trouver à sa cour un jeune et nouveau compétiteur, qui prit bientôt le dessus, et qui ne lui laissa que les restes de l'ancienne confiance et le regret d'une absence qui l'avoit laissé établir. Sur son départ de Paris, il avoit affecté de répandre que tant que le roi Jacques seroit à Saint-Germain, la reine d'Angleterre ne seroit point payée du douaire qui lui avoit été accordé à la paix, et il tint parole.

Avant de quitter les étrangers, je ferai une courte mention du voyage que vinrent faire en France, les premiers mois de cette année, le frère du duc de Parme, qui y fut incognito, et quelque temps après le prince Gaston, second fiU du grand-duc, par la singularité qu'ils furent tous deux les deux derniers ducs de Parme et de Toscane. Ce dernier garda aussi Tincognito, mais ce nonobstant le Roi voulut

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le distinguer, et qu'il baisât M"* la duchesse de Bourgogne. ^^ Il étoit fils de Madame la grande-duchesse, cousine germaine du Roi, et la vit fort tant qu'il fut à Paris. Le Roi prit même quelque soin de sa conduite : il chargea Albergotti, à cause du pays, de se tenir presque toujours auprès de lui, et de prendre garde à lui faire voir bonne compagnie. Il demeura peu en ce pays-ci, d'où il passa en Allemagne chez la princesse de Saxe-Lauenbourg , son épouse, avec laquelle il se brouilla depuis à ne se jamais revoir. Le frère du duc de Parme demeura presque toute l'année.

Je me souviens qu'à Fontainebleau, où on se donne plus qu'ailleurs de grands repas les uns aux autres, le cardinal d'Estrées, logé à la chancellerie, lui en voulut donner un, où il pria beaucoup de gens distingués de la cour. Il me npa aussi, et j'y trouvai de plus ce qu'il avoit lors de sa plus proche famille, pour lui aider à faire les honneurs au prince de Parme ; mais il arriva que nous fîmes le festin sans lui : le cardinal, qui allant et venant avoit prié depuis plusieurs jours les gens qu'il voulut à mesure qu'il les avoit rencontrés, n'avoit oublié que le prince de Parme. Le malin du repas, le souvenir lui en vint : il demanda quel de ses gens l'avoit été inviter de sa part; il se trouva qu'il n'en avoit chargé aucun. Il y envoya vitement, mais il arriva que le prince de Parme étoit engagé, et pour plusieurs jours. On plaisanta beaucoup le cardinal, pendant le repas, de cette rare distraction. Il en avoit souvent de pareilles.

Le Roi, à la prière de Monsieur de Savoie, envoya enlever M"* de Carignan par un lieutenant de ses gardes du corps, à l'hôtel de Soissons, qui la mena aux Filles de Sainte- Marie dans un carrosse de l'ambassadeur de Savoie. En même temps, l'électeur de Bavière en fit au tant à Bruxelles, où il fit conduire dans un couvent M"* de Soissons de chez sa mère. Leur conduite étoit depuis longtemps tellement indécente, et leur débauche si prostituée, que Monsieur de Savoie ne put plus supporter ce qu'il en apprenoit. Quel-

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que temps après, il envoya une dame de Savoie ici, où M* de Soissons se devoit rendre, pour les conduire toutes deux dans ses États, où il comptoit de les resserrer fort dios un couvent; mais à la fin elles obtinrent, Tune de retourner chez sa mère à Bruxelles, Tautre de Ty aller trouver d'ici. Pendant ce temps-là, le comte de Soissons, leur frère aine, qui étoit sorti d'ici depuis quelques années, quoique comblé des grâces et des bontés du Roi, continiioit à courir l'Europe pour chercher du service et du pain. On Q'en avoit voulu ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni à Venise. Il s'en alla chercher fortune en Espagne, qu'il n'y trouva non plus qu'ailleurs. Il eut peine à obtenir permission de passer à Turin, où Monsieur de Savoie ne le vouloit point voir. Sa femme y étoit dans un couvent, fort |)tuvre et fort retirée.

L'évêque de Poitiers étoit mort au commencement de cette année. Il avoit été longtemps prêtre de FOratoire, sous le nom de P. Saillans, et il étoit de ces Baglioni qui ont tant figuré dans les guerres d'Italie. Ses sermons l'avoient fait évéque de Tréguier, où il avoit appris le basbreton, pour pouvoir entendre et prêcher les peuples de ce dioci'sc. De là il passa à Poitiers. G'étoit un excellent évêque, qui venoit peu à Paris. Il ressembloit parfaitement à tous les portraits de saint François de Sales. J*en fus très-fàché ; il étoit ami infime de mon père et de ma mère. Son évêché fut donné, à Pâques, à l'abbé de Caudelet. C'étoit un bon gentilhomme de Bretagne, frère d'un rapitaine aux gardes, fort estropié et qui avoit bien servi. Ils étoient parents de la maréchale de Crequy, et souvent chez elle. L'envie de lui voir un si bel évêché et la rage de n'en avoir point fit^ aller au P. de la Chaise les plus noires calomnies contre l'abbé de Caudelct, qui avoit toujours passé pour un fort honnête homme et de très-bonnes mœurs, et qui l'étoit en effet, et entre autres impostures, qu'il avoit passé au jeu tout le vendredi saint, veille du jour de sa nomination à Poitiers. La vérité étoit qu'ayant

i. Il y a bicD /!/, et non ftrentt au manuscrit.

tb ABBÉ DE GAUDELET. [1<

assisté à tous les offices de la journée, il alla sur le soir la maréchale de Crequy, qui étoit seule et fatiguée dévotions; elle aimoit à jouer, elle proposa à l'abbé Famuser une heure au piquet; il le fit par complaisa fit collation avec elle, et puis se retira : cela fut bien vé ensuite. Le P. de la Chaise, épouvanté de ce qu'il rece sut son compte, le dit au Roi, qui lui ôta sur-le-ch; Poitiers. L'éclat fut grand : le pauvre abbé, accabL Taffront, se cacha longtemps, puis fut trouvé dan Chartreuse de Rouen, où, sans prendre Thabit, il v longtemps comme les chartreux. Au bout de queli années, il s'en alla en Bretagne, où il a passé le reste d vie dans la même solitude et dans la même piété, sans être dérangé un moment, ni jamais fait* la moii démarche pour avoir quoi que ce soit.

Son frère cependant éclaircit la scélératesse, et pr( si nettement la fausseté de tous les allégués, que le F la Chaise, qui étoit bon et droit, fit tout ce qu'il put ] obtenir un gros évêché à l'abbé de Caudelet; mais le tint ferme, jusque-là qu'il? en eurent des prises, lui e1 confesseur, à qui il reprocha qu'il étoit trop bon, et l'a au Roi qu'il étoit trop dur et qu'il ne revenoit jamai ne se rebuta point, et tant qu'il a vécu il a souvent fa nouveaux efforts, mais tous aussi inutiles.

On sut aussi qui étoit le faux délateur, et qui avoil et envoyé ces calomnies atroces : c'étoit Tabbé de la Chi frère du gendre du marquis de Lavardin. Il étoit ajimâ du Roi depuis longtemps, et il enrageoit de n'être j évêque, et contre tous ceux qui le devenoient. C'étoi homme qui ne manquoit pas d'esprit, mais poi désagréable, pointilleux, fort ignorant parce qu'il n'{ jamais voulu rien faire, et si perdu de mœurs que j( r^ vis dire la messe à la chapelle un mercredi des Cenc après avoir passé la nuit masqué au bal, faisant et di les dernières ordures, à ce que vit et entendit M la Vrillière, devant qui il se démasqua, et qui m

i . Ni avoir jamais fait.

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conta le lendemain matin, une demi-heure avant que je le reDcontrasse habillé allant à Tau tel. D^autres aventures TaToient déjà perdu auprès du Roi pour être évêque. Il étoit fort connu et fort méprisé. Il ne porta pas loin le châdment de son dernier crime et la vengeance du pauvre ibbé de Caudelet, qui fut plaint de tout le monde.

Le président Talon alla aussi en Tautre monde voir s'il r^ est permis de soufSer le froid et le chaud, comme M. de Luxembourg le lui avoit fait faire. Lamoignon eut sa charge de président à mortier, et Portail eut la sienne d'aYocat général, où il brilla plus que luij et s'y fit beaucoup de réputation d'éloquence et d'équité. Ce n'est pas qu'il ne fût fils de notre rapporteur, plus que très-favorable à M. de Luxembourg, mais il faut dire la vérité.

M** de SiUery mourut à Liancourt, où elle étoit retirée depuis un grand nombre d'années. Elle étoit sœur du père de M. de la Rochefoucauld, qui avoit tant figuré avec .M** de Longueville dans le parti de Monsieur le Prince, et qui eat tant d'esprit et d^amis. Sa sœur [en] avoit aussi beaucoup, mais rien vaillant, ce qui fit son mariage. Elle se trouva mal mariée, et ne parut point à la cour. M. de Sillery avoit aussi beaucoup d'esprit, mais nulle conduite, et se ruina en fils de ministre, sans guerre ni cour. Il ne iaissoit pas d'être fort dans le monde et désiré par la bonne compagnie. 11 alloit à pied partout, faute d'équipage, et ne bougeoit de l'hôtel de la Rochefoucauld ou de Liancourt, avec sa femme, qui s'y retira, dans le désordre de ses affaires, longtemps avant la mort de son mari. Elle étoit fort considérée de ses neveux, et assistée de tout. Puysieux, qu'on vient de voir ambassadeur en Suisse, le chevalier de Sillery, écuyer de M. le prince de Conti, et l'évoque de Soissons étoient ses enfants. Sillery, leur père, étoit petitfils du chancelier de Sillery, et fils de Puysieux, secrétaire d*Etat, chassé avec le chancelier dès 1640 et mort en dis- {:râcc, et de cette fameuse M** de Puysieux, si bien avec la Heine mère, si comptée et si impérieuse avec le monde, et qui mangea à belles dents, pour s'amuser, pour cinquante

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