‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 133 sur 333 · M. DE VENDÔME · texte numérisé non relu

M. DE VENDÔME

de quelques lettres, et de force audace» qui Tavoit introduit dans le monde sous Tombre de MM. de Vendôme, des parties desquels il s'ennoblissoit. On avoit souvent et inutilement parlé à M. de Vendôme sur le misérable état où sa confiance le réduisoit; le Roi lui en avoit dit son avis, et Tavoit pr^sé de penser à sa santé, que ses débauches avoient mise en fort mauvais état. A la fin il en profita : il pria Chemerault, qui lui étoit fort attaché, de dire au grand prieur de sa part qu'il le prioit de ne se plus mêler de SCS affaires, et à Tabbé de Chaulieu de cesser d*en prendre soin. Ce fut un compliment amer au grand prieur, qui faisoit siens les revenus de son frère, et en donnoit quelque chose à Tabbé de Chaulieu. Jamais il ne le pardonna sincèrement à son frère, et ce fut Tépoque, quoique sourde, de la cessation de leur identité, car leur union se pouvoit appeler telle. L'abbé de Chaulieu eut une pension de six mille livres de M. de Vendôme, et eut la misère de la recevoir. Crosat, un des plus riches hommes de Paris, à toutes sorlcs de métiers, se mit à la tète des affaires de M. de Vendôme; après quoi il prit publiquement congé du Roi, de Monseigneur, des princesses et de tout le monde, pour s'en aller se mettre entre les mains des chirurgiens, qui Tavoient déjà manqué une fois. C'est le premier et unique exemple d'une impudence pareille. Ce fut aussi l'époque qui lui fit perdre terre. Le Roi lui dit qu'il étoit ravi qu'il eût enfin pourvu à ses affaires, et qu'il eût pris le parti de pourvoir aussi à sa santé, et qu'il souhaitoit que ce fût avec un tel succès qu'on le pût em* brasser au retour en sûreté. 11 est vrai qu'une race de bâtards pouvoit en ce genre-là prétendre quelque privilège, mais d'aller en triomphe où jamais on ne fut qu'en cachant sa lionle sous les replis les plus mystérieux, épou- . vanta et indi^^na tout à la fois, et montra tout ce que. pouvoit une naissance illégitime sur un roi si dévot, si sérieux, et en tout genre si esclave de toutes les bienséances. Au lieu d'Anet, il fut à Clichy, chez Crosat, pour être plus à portée de tous les secours de Paris. 11 fut près de trois

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mois entre les mains des plus habiles, qui y échouèrent. Il revint à la cour avec la moitié de son nez ordinaire, ses dents tombées, et une physionomie entièrement changée, et qui tiroit sur le niais. Le Roi en fut si frappé qu'il recommanda aux courtisans de n'en pas faire semblant, de peur d'affliger M. de Vendôme : c'étoit assurément y prendre un grand intérêt. Comme il étoit parti pour cette expédition médicale en triomphe, il en revint aussi triomphant par la réception du Roi, dont Texemple gagna toute la cour. Cela et le grand remède, qui lui avoit aflfoibli la tète, la lui tourna tout à fait, et depuis cette époque ce ne fut plus le même homme. Le miroir cependant ne le contentoit pas : il ne parut que quelques jours, et s'en alla à Anet voir si le nez et les dents lui reviendroient avec les cheveufx.

Deux aventures étranges effrayèrent et firent faire bien des réflexions. Savary fut trouvé assassiné dans sa maison, à Paris. 11 n'avoit qu'un valet et une servante, qui furent trouvés en même temps assassinés, tous trois tout habillés et en difl*érents endroits de la maison, sans la moindre chose volée. L'apparence fut que ce crime fut commis de jour, et que ce fut une vengeance, par des écrits qui se sont trouvés chez lui. C'étoit un bourgeois de Paris, dont le frère venoit de mourir évèque de Séez, à qui d'Aquin succéda. Il étoit à son aise, bien nippé, sans emploi, et vlvoit en épicurien. Il avoit beaucoup d'amis, et quelques-uns de la plus haute volée. Il recevoit chez lui des parties de toutes espèces de plaisirs, mais choisies et resserrées, et la politique n'en éloit pas bannie quand on en vouloit traiter. On n'a jamais su la cause de cet assassinat, mais on en trouva assez pour n'oser approfondir, et rafl*aire en demeura là. On ne douta guère qu'un trèsvilain petit homme ne Teût fait faire, mais d'un sang si supérieurement respecté, que toute formalité tomba dans la frayeur de le trouver au bout, et qu'après le premier bruit tout le monde cessa d'oser parler de cette tragique histoire.

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L'autre aventure n'imposa aucun silence. On a vu ci-devant celle de Tabbé de Caudelet sur Tévêché de Poitiers, et que l'abbé de la Châtre demeura convaincu d'être l'auteur de la calomnie, et de l'avoir fait réussir. Allant de Saint-Léger à Pontchartrain, avec Garsault, qui avoitle haras du Roi à Saint-Léger, la calèche légère et découverte dans laquelle ils étoient tous deux fut emportée par les chevaux. La frayeur les fit jeter dehors ; l'abbé se brisa contre des pierres, et les roues lui passèrent sur le corps : il vécut encore vingt-quatre heures, et mourut sans avoir eu un instant de connoissance ; Garsault, extrêmement blessé, recouvra la sienne pour en faire un bon usage pendant deux mois qu'il fut en proie aux chirurgiens, au bout desquels il mourut aussi.

L'affaire de M. le prince de Conti alloit mal à Neuchàtel, où il étoit logé dans la ville sans aucune considération. Les ducs de Lesdiguières et de Villeroy y logeoient de même. M** de Nemours étoit dans le château avec toute la splendeur de souveraine reconnue, et toute Tautorité dont elle faisoit sentir l'éclat et le poids à un Bourbon avec toute la volupté du dépit et de la vengeance. Le canton de Berne avoit voulu lui prêter main-forte comme allié de Neuchàtel, et Puysieux, ambassadeur en Suisse, n'avoit pu en arrêter de fortes démonstrations. Le Roi sentit toute l'indécence du séjour du prince de Conti en un lieu si éloigné des moindres égards pour lui ; il lui fit donc mander de revenir, et il donna le môme ordre aux ducs de Lesdiguières et de Villeroy, à Matignon, et à M"* de Nemours elle-même, qui se fit un peu tirer l'oreille pour obéir. Elle en fit des plaintes amères à Messieurs de Neuchàtel et aux Suisses, qui ne s'en unirent que plus fortement à elle, et s'en aliénèrent de plus en plus des intérêts de M. le prince de Conti. 11 arriva à Paris, et les autres prétendants, longtemps devant elle. Elle fit, allant et revenant, tout ce grand voyage dans sa chaise à porteurs, avec force carrosses et grands équipages, et un chariot derrière elle rempli de seize porteurs, pour en relayer. 11 y avoit en cette voiture plus d'air de

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