‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 147 sur 333 · FORTUNE ET MORT DE BOUCHERAT · texte numérisé non relu

FORTUNE ET MORT DE BOUCHERAT

qui lui ressembloit beaucoup, qu'il fit conseiller d'honneur. Lui fut d'abord correcteur à la chambre des comptes, puis conseiller aux requêtes du Palais, et en 1643 maître des requêtes. Il fut en cette charge connu de M. de Turenne, qui prit confiance en lui et le chargea de ses affaires, qui dans Téclat et le crédit où il étoit, n'étoient pas difficiles à gérer. Cet attachement fit sa fortune : M. de Turenne lui procura des intendances, des commissions extraordinaires en plusieurs grandes provinces, où il le soutint fort, une place de conseiller d'État en 1662, et une de conseiller d'honneur au Parlement en 1671. Il n'est pas de l'étendue de ces Méinoires d'expliquer comment il fut fait chancelier à Fontainebleau, le jour de la Toussaint 1685, par la mort de M. le Tellier. A ceUe de M. de Louvois, il eut le râpé * de chancelier de l'ordre, , dont M. de Barbezieux eut la charge. Il avoit alors soixante-neuf ans, et il touchoit au décanat du conseil. <Jui eût voulu faire exprès un chanceHer de cire Teût pris sur M. Boucherat : jamais figure n'a été si faite exprès; la vérité est qu'il n'y falloit pas trop chercher . autre chose, et il est difficile de comprendre comment M. de Turenne s'en coiffa, et comment ce magistrat soutint les emplois, quoique fort ordinaires, par lesquels il passa. 11 ne fut point ministre, et MM. de Louvois et Colbert, qui étoient lors les principaux, contribuèrent fort à son élévation pour n'avoir aucun ombrage à craindre. De sa première femme, Fr. Marchand, il eut M"'" de Fourcy et de Morangis; de la seconde, qui étoit une Loménie, veuvo d'un Nesmond avec trois filles, il n'en eut que T^jme d'Harlay. Ses trois gendres furent conseillers d'État, et le dernier ambassadeur plénipotentiaire à la paix de Ryswick, comme il a été dit en son temps. Le chanceher avoit quatre-vingt-quatre ans quand il mourut; il y avoit longtemps qu'il étoit infirme, et que M. et

i. Saint-Simon nous expliquera plus loin ce qu'on entendait par rtpéà» l'ordre.

M"* d'Harîay, qui logeoient avec lui; ses secrétaires, et surtout Boucher, qui étoit le premier et qui ne s'y est pas oublié, faisoient tout et lui faisoient tout faire. .

M. de Pontchartrain, le premier président, MM. Courtin, Daguesseau, Pomereu, la Reynie, conseillers d'État, et les deux premiers au conseil royal de finances, furent ceux dont on parla le plus. Quelques-uns parlèrent aussi de MM. de Caumartin et Voysin.

Le premier président, comme on Ta déjà vu, avoit eu deux fois parole du Roi d'être chancelier : la première étant procureur général, lorsqu'il donna l'invention du chausse-pied de la légitimation du chevalier de Longueville sans nommer la mère, pour faire passer celle des enfants de M"* de Montespan ; la dernière étant premier président, lorsqu'il inventa pour eux ce rang au-dessus des pairs, si approchant, quoique inférieur, de celui des princes du sang; mais l'affaire de M. de Luxembourg sur la préséance, qui le brouilla sans ménagement avec les ducs, et qui outra M. de la Rochefoucauld contre lui, les rendit inutiles. M. de la Rochefoucauld, qui n'ignoroit ni ces paroles ni leur cause, se fit une application continuelle de le perdre là-dessus dans l'esprit du Roi, et lui donna tant de coups d'estràmaçon, dont il ne se cachoit pas, qu'il vint à bout de ce qu'il desiroit. Aucun de nous ne se cacha de lui nuire en tout ce qu'il put, et tous se piquèrent de faire éclater leur joie quand ils le virent frustré de celte grande espérance. Le dépit qu'il en conçut fut public et si extrême qu'il en devint encore plus absolument intraitable, et qu'il s'écrioit souvent, dans une amertume qu'il ne pouvoit contenir, qu'on le laisseroit mourir dans la poussière du Palais. Sa foiblesse fut telle qu'il ne put s'empêcher, six semaines après, de s'en plaindre au Roi à Fontainebleau, où il fit le bon valet avec sa souplesse et sa fausseté accoutumée. Le Roi le paya de propos, et de la commission de travailler à la diminution (lu blé dans la ville et banlieue de Paris, où il étoit devenu cher, et d'ordonner au prévôt des marchands et au lioute-

nant de police de n*y rien faire que de concert avec lui. Il fit semblant d'ôtre content des discours et de cette coriandre S et n'en vécut pas moins enragé. Sa santé et sa tète à la fin en furent attaquées, jusqu'à le forcer à quitter sa place, d'où il tomba dans le mépris après avoir aiguisé force haines.

M. Courtin, doyen du conseil, illustre par sa probité, par sa capacité, par la douceur et l'agrément de son commerce, et par ses belles et importantes ambassades, s*étoit expliqué avec le Roi, lorsqu'il refusa celle de Ryswick, et depuis, la place du conseil royal des finances, que son âge, sa santé et l'état de ses yeux, qu'il étoit prêt à perdre, ne lui permettoient plus de penser qu'à finir.

M. Daguesscau avoit beaucoup d'esprit, mais encore plus réglé et plus sage. Il avoit excellé dans les premières intendances, et il écrivoit d'affaires qu'on n'avoil * jamais pu faire d'extraits de ses lettres. Sa capacité étoit profonde et vaste ; son amour du bien ardent, mais prudent; sa modestie en tout retraçoit les premiers et les plus anciens 9iagistrats; sa douceur extrême; ses opinions justes et concises quand il s' étoit une fois décidé, à quoi la crainte de l'injustice et la défiance de soi-même le rendoit souvent trop incertain et trop lent ; assez capable d'amitié et tout à fait incapable de haine; grand et aisé travailleur; exact à tout, et ne perdant jamais un instant; d'une piété solide, unie et de toute sa vie ; éclairé en tout, et si appliqué à ses devoirs qu'il n'avoit jamais connu qu'eux, et ne s'étoit en aucun temps mêlé avec le monde. Tant de vertus et de talents lui avoient acquis l'amour et la vénération publique, et une grande estime du Roi ; mais il avoit eu une fille dans celles de l'Enfance, de M"* de Mondonvillc, que les jésuites avoient si étrangement su détruire ; lui et sa femme, aussi vertueuse que lui et de plus d'esprit encore, mais dont l'extérieur n'étoit pas aimable

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