CHAPITRE ni
Mort du duc de Bracciano. — Duchesse de Bracciano ; ses premières aventures; prend le nom de-princesse des Ursins. —Étrange et hardie tentative du cardinal de Bouillon de faire l'abbé d'Auvergne cardinal.
— Mariage de Souvré avec M^^' de Rebénac ; du vieux Seissac avec une sœur du duc de Chevreuse. — Mariage du comte d'Ayen avec M"* d'Aubigné. — Le Roi paye les dettes de M. de la Rochefoucauld.
— Mort de l'abbé de Marsillac. — Le Roi prend le deuil d'un enfant de M. le prince de Conti, et pourquoi. — Mort de Fervaques ; sa dépouille et son testament. — Duc de Lesdiguières accommodé, par ordre du Roi, par le maréchal-duc de Duras seul, son beau-père, avec Lambert. — Monsieur de Lorraine en Lorraine, d'où le duc d'Ëlbœuf revient mal avec lui. — Camp de Compiègne résolu et déclaré.
En même temps mourut à Rome le duc de Bracciano, à soixante-dix-huit ans, dont tout le mérite consista en sa naissance et en ses grands biens. C'étoit, comme je Tai dit, le premier laïque de Rome, grand d'Espagne, prince du Soglio du Pape, et chef de la maison des Ursins. La sœur de son père étoit la fameuse duchesse de Montmorency, qui, après la mort tragique de son mari en 1632, se retira à Moulins, où elle se fit Fille de Sainte- Marie.
M. de Bracciano, veuf d'une Ludovisio sans enfants, épousa, en février 1675, Anne-M. de la Trémoille, fille de M. de Noirmonstiers, qui figura assez dans les troubles de la minorité de Louis XIV pour se faire faire duc à brevet. Elle avoit épousé Biaise de Talleyrand, qui se faisoit appeler le prince de Chalais, et qui Fut de ce fameux duel contre MM. de la Frette, où le frère aîné du duc de BeauviUier fut tué, et qui fit sortir les autres du royaume.
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M"* de Chalais alla joindre son mari en Espagne, d'où ils passèrent en Italie. Elle alla toujours devant à Rome, où la mort empêcha son mari de l'aller trouver. Elle étoit jeune, belle, de beaucoup d'esprit, avec beaucoup de monde, de grâces et de langage. Elle eut recours à Rome aux cardinaux de Bouillon et d'Estrées, qui en prirent soin en faveur du nom et de la natioli, et bientôt après pour des raisons plus touchantes. Le désir de la retenir à Rome, où ils étoient pour du temps, leur fit naître celui de Y y établir. Elle n'avoit point d'enfants, et presque point de bien. Ils écrivirent à la cour qu'un homme de la considération dont étoit à Rome le duc de Bracciano étoit bon à acquérir au Roi, et que le moyen de le lui attacher étoit de lui faire épouser M"' de Chalais. La pensée fut approuvée et suivie. M. de Bracciano, tonnelé parles deux cardinaux, se persuada qu'il étoit amoureux de M"" de Chalais : il n'avoit point d'enfants, le mariage se fit, et la même année il fut fait chevalier de l'ordre. M"* de Bracciano étala tout son esprit et tous ses charmes à Rome, et fit bientôt du palais des Ursins une espèce de cour, où se ras- ^mbloit tout ce qu'il y avoit de plus grand et de meil- «eure compagnie en hommes et en femmes : c'étoitla mode d'y aller, et être sur un pied de distinction d'y être reçu. Le mari cependant étoit compté pour peu de chose. Le ménage ne fut pas toujours concordant; mais sans brouilierie ouverte, ils furent quelquefois bien aises de se séparer. C'est ce qui donna lieu à la duchesse de Braccciano de faire deux voyages en France, au dernier desquels elle passa quatre ou cinq ans. C'est celui où je la connus, et où je puis dire que je fis avec elle une amitié particulière, à Toccasion de celle qui étoit entre elle et ma mère dès son précédent voyage. Elle deviendra bientôt un personnage si grandement singulier, que je me suis volontiers étendu sur elle.
Le cardinal de Bouillon, qui étoit lors à Rome en grande splendeur, lui rendit le service d'empêcher, par l'autorité da Pape, que les créanciers, très-nombreux, ne fussent
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reçus à mettre le scellé. M. de Bracciano n'avoit point d'enfants; sa femme, depuis son retour, Tavoit tout à fait regagné ; il Favoit faite, comme il est permis à Rome, sa légataire universelle, et ses meubles, son argenterie, ses bijoux et ses pierreries étoient infinis. Il n'y eut donc que ses terres qui purent servir à payer les dettes. Don Livio Odescalchi, neveu d'Innocent XI, extraordihairement riche, acheta pour près de deux millions le duché de Bracciano, mais avec la condition expresse que M"* de Bracciano en quitteroit le nom, eè c'est ce qui lui fit prendre celui de princesse des Ursins, sous lequel elle est devenue fameuse.
Le cardinal de Bouillon, après ce service rendu pour le scellé; se brouilla avec elle, mais aux couteaux tirés, et ne se sont jamais revus. M"* de Bracciano, car elle en portoit encore le nom, prétendit tendre son palais de violet, par un privilège particulier aux aînés de la maison Ursine. Le cardinal de Bouillon, lors sous-doyen du sacré collège, prit l'affirmative pour la faire tendre en noir, et avec tant d'aigreur et de hauteur que c'en a été pour le reste de leur vie. Il en eut avec cela le dégoût tout entier : le Pape le condamna et donna gain de cause à M""' de Bracciano, qui ne tarda pas à le rendre au cardinal de Bouillon.
Il venoit de faire, par le Pape, son neveu, l'âbbé d'Auvergne, grand prévôt du chapitre de Strasbourg, et luimême s'en fit faire chanoine. 11 commençoit, sans s'en apercevoir encore, à n'être plus si bien à la cour. L'aflfaire de Monsieur de Cambray s'examinoit fort sérieusement à Rome ; il y ^voit ses agents, et ses antagonistes les leurs, avec le jeune abbé Bossuet, neveu de Monsieur de Meaux, qui prit cette occasion de le former et de le faire connoître. Le cardinal de Bouillon étoit de la congrégation où cette afi'aire se jugeoit; il se contint dans les commencements, et se contenta de toutes les voies sourdes par lesquelles il put servir un ami auquel il avoit de si puissants intérêts, comme je les ai expliqués en leur temps; mais peu à peu
le pied lui glissa, et ses manèges, que Messieurs de Paris, de Meaux et de Chartres avoient tant de raisons de ne pas cacher au Roi, lui furent clairement démontrés. Le parti fut pris de n'en pas faire semblant, pour en découvrir da-' vantage, et le mettre après, à coup sûr, hors de combat pour la défense de son ami, et en user cependant avec lui, du côté de la cour, avec toutes les apparences de la distinction et de la confiance ordinaire.
11 étoit dans cette position lorsqu'il imagina un trait qui coaimença et qui avança bien sa perte. L'Empereur n*avoil point de serviteur plus zélé ni plus attaché entre les princes de l'Empire que le duc de Saxe-Zeitz, évéque de Javarin, et travailloit à Rome depuis assez longtemps à le fafre cardinal seul, et hors le temps de la promotion des couronnes. Par la même raison, le Roi s'y opposoit de toutes ses forces, et en avoit fait mettre un article exprès dans les instructions du cardinal de Bouillon. Vint l'abjùratiqn de l'électeur de Saxe entre les mains de l'évêque de Javarin, pour se rendre éligible en Pologne. L'évêque passa pour l'avoir converti. L'Empereur fit sonner le plus haut qu'il put à Rome le service d'avoir ramené à sa communion un électeur de l'Empire, chef et protecteur né de tous les protestants d'Allemagne, et renouvela d'ardeur et d'instances à cette occasion pour la promotion de l'évêque. Cette conjoncture parut d'autant plus favorable au cardinal de Bouillon, qu'il voyoit le Pape fort inclirié à accorder à l'Empereur sa demande, et que le Pape traitoit le cardinal de Bouillon avec beaucoup de ménagement: il crut donc qu'il n'y avoit pas un moment à perdre pour en profiter.
Il écrivit au Roi tout ce qu'il put de plus exagéré sur les engagements du Pape à l'Empereur, et sur la promotion de révêque de Javarin comme instante ; que, dans cette extrémité, tout ce qu'il avoit pu faire pour parer l'affront de voir donner un cardinal seul et motu proprio aux instances de TEmpereur, malgré toutes celles du Roi, avoit été de trouver moyen que la France en eût un en même
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temps ; qu'il avoit eu toutes les peines imaginables à y réussir, mais à condition que ce François seroit choisi par le Pape, et que, pour éviter qu'il n'en prît quelqu'un qui ne fût pas agréable au Roi, il avoit fait effort de tout son crédit auprès du Pape pour lui en faire accepter un le plus attaché au Roi qui pût être * et en âge de le servir longtemps ; que c'étoit l'abbé d'Auvergne, excepté lequeV le Pape lui avoit déclaré qu'il n'en 'feroit aucun autre. 11 joignit à cela tout ce qu'il crut capable de faire avaler au Roi, comme un service aussi adroit que signalé, un mensonge qui pouvoit passer pour unique en son géhre. En même temps, il dit au Pape tout ce qu'il put pour lui persuader que, dans la presse et le désir où il étoit de contenter l'Empereur, il croyoit avoir obtenu de la bonté et de l'amitié dont le Roi vouloit bien l'honorer le plus grand point qu'il eût pu se proposer pour tirer Sa Sainteté de la situation forcée où elle se trouvoit, qui étoit de faire condescendre le Roi à la promotion de l'êvêque de Javarin, en faisant en même temps un François, chose où jusque-là on n'avoit pu parvenir à amener le Roi; mais qu'en même temps Sa Majesté n'y vouloit consentir que pour son neveu l'abbé d'Auvergne; que c'étoit tout ce qu'il avoit pu tirer du Roi, et qu'il croyoit par là avoir rendu un grand service au Roi et au Pape, en le mettant en état de satisfaire l'Empereur sans se brouiller avec le Roi en faisant à la fois l'êvêque de Javarin et l'abbé d'Auvergne.
Il arriva, pour le malheur du cardinal de Rouillon, qu'un hameçon si adroitement préparé n'eut pas l'effet qu'il s'étoit promis de sa hardiesse. Le Pape, qui, par les offices pressants qu'il recevoit d'ailleurs que du cardinal de Bouillon de la part du Roi contre Monsieur de Cambray, et qui étoit en même temps bien informé de la conduite de ce cardinal, toute en faveur du même prélat,
1. Le manuscrit porte et devant comme après qui pût être, ia première fois en interligne.
quoique Thomme du Roi à Rome, ne pouvoit ajuster deux choses si contradictoires. Il soupçonna de la profondeur dans Tarrangement du discours et de la proposition du cardinal de Bouillon, et surtout dans Tempressement qui lui échappa de brusquer la promotion de Tévêque et de Fabbé, et cela lui fit prendre le parti d'attendre d'ailleurs des nouvelles de France. D'autre part, le Roi fut surpris au dernier point de la dépêche du cardinal de Bouillon, et comme il n'avoit eu que trop d'occasions en sa vie de le connoître, il ne douta point qu'il n'eût suggéré au Pape un expédient si flatteur à la vanité des Bouillons, mais si destructif de l'intérêt et des ordres du Roi contre la promotion de l'évoque de Javarin. Il entra en colère, et en même temps en crainte que cette promotion se précipitât, et il fit dépêcher un courrier au cardinal de Bouillon, par lequel, sans entrer en aucun raisonnement, il réitéra ses ordres contre la promotion de levêque de Javarin, et ajouta en même temps que si, contre toute attente et malgré toute représentation, le Pape se déterminoit à passer outre, il s'opposoit à ce qu'aucun François, et particulièrement l'abbé d'Auvergne, fût fait cardinal, à qui il défendoit de l'accepter, même s'il étoit fait, sous peine de désobéissance. Outre cette dépêche au cardinal de Bouillon, le courrier étoit chargé d'une autre portant mêmes ordres au principal agent des évêques opposés à Monsieur de Cambray, avec commandement de plus de l'aller tout sur-le-champ montrer au Pape, ce qui fut exécuté. Le Pape alors se sut bon gré des soupçons qui* l'avoient fait diflTérer, et le cardinal de Bouillon pensa mourir de. honte, de dépit et de rage. Le Pape, qui en eflTet étoit pressé de faire Tévêque de Javarin, ne l'etoit pas au point où le cardinal de Bouillon favoit mandé pour faire agréer l'expédient qu'il avançoit, et qui, plus françois en son âme qu'impérial, voyoit l'extrême répugnance du Roi pour cet évêque, temporisa fi bien qu'il mourut sans le faire cardinal, et manifesta de plus en plus par cette conduite l'audacieux mensonge du
cardinal de Bouillon , que ce pape avoit fait mander aussi au Roi.
Trois mariages se suivirent de près à la fin de février et au commencement de mars. Souvré, frère de Barbezieux et maître de la garde-robe du Roi, épousa la fille unique du feu marquis de Rebénac, frère du marquis de Feuquières, à condition d*en porter les armes et de prendre le nom de Pas dans les actes, qui est celui de MM. de Feuquières. 11 en eut beaucoup de biens, et la lieutenance générale du gouvernement de Béarn et basse Navarre. Rebénac étoit fort honnête homme, et fort employé et distingué dans les négociations.
Le vieux Seissac* épousa la dernière sœur du second lit du duc de Ghevreuse, jeune et jolie, qui, avec peu de bien, le voulut malgré la disproportion d'âge, dans Tespérance d'être bientôt veuve et de jouir des grands avantages de son contrat de mariage. G'étoit un homme de grande qualité et de beaucoup d'esprit, que démentoient toutes les qualités de Tàme. Il avoit eu la charge de maître de la garde-robe du Roi de M. de Quitry, lorsque le Roi fit pour lui la nouvelle charge de grand-maître de la garde-robe. Seissac étoit fort riche, fort gascon, gros joueur et beaucoup du grand monde, mais peu estimé, et on se déficit fort de son adresse au jeu.
Le Roi, dans ces temps-là, jouoit aussi fort gros jeu, et c'étoit le brelan qui étoit à la mode. Un soir que Seissac étoit de la partie du Roi, M. de Louvois vint lui parler à l'oreille. Un moment après le Roi donna son jeu à M. de Lorges, à qui il dit de le tenir et de continuer pour lui jusqu'à ce qu'il fût revenu, et s'en alla dans son cabinet avec M. de Louvois. Dans cet intervalle, Çeissac fit une tenue à M. de Lorges, qu'il jugça contre toutes les règles du jeu, puis un va-tout qu'il gagna ne portant quasi rien. Le coup étoit fort gros. Le soir, M. de Lorges se crut obligé d'avertir le Roi de se qui s'étoit passé. Le Roi fit arrêter