SON CARACTÈRE
lient, obligeant, bon ami, ennemi médiocre, aimant TÉtat, mais le Roi sur toutes choses, et extrêmement bien avec lui et avec M"* de Maintenon; d'ailleurs très-borné et, comme tous les gens de peu d'esprit et de lumière, très-opiniâtre, très-entêté, riant jaune avec une douce compassion à qui opposoit des raisons aux siennes, et entièrement incapable de les entendre, par conséquent dupe en amis, en affaires et en tout, et gouverné par ceux dont à divers égards il s'étoit fait une grande idée, ou qui avec un trèsléger poids étoient fort de ses amis. Sa capacité étoit nulle, et il croyoit tout savoir et en tout genre, et cela étoit d'autant plus pitoyable que cela lui étoit venu avec ses places, et que c'étoit moins présomption que sottise, et encore moins vanité, dont il n'avoit aucune. Le rare est que le grand ressort de la tendre affection du Roi pour lui étoit cette incapacité même. 11 Tavouoit au Roi à chaque pas, et le Roi se complaisoit à le diriger et à Tinstruire; en sorte qu'il étoit jaloux de ses succès comme du sien propre, et qu'il en excusoit tout. Le monde aussi et la cour l'excusoit de même, charmé de la facilité de son abord, de sa Joie d'accorder ou de servir, de la douceur et do la douleur de ses refus, et de son infatigable patience à écouter. Sa mémoire lui représentoit fort nettement les gens et les choses, malgré la multitude qui en passoit par ses mains, en sorte que chacun étoit ravi de voir que son affaire lui étoit parfaitement présente, quoique entamée et délaissée depuis longtemps. 11 écrivoit aussi fort bien, et ce style net, et coulant, et précis plaisoit extrêmement au Roi et à M"* de Maintenon, qui ne cessoient de le louer, de l'encourager, et de s'applaudir d'avoir mis sur de si foi blés épaules deux fardeaux dont chacun eût sufïï à accabler les plus fortes.
Torcy eut la charge de chancelier de l'ordre, qu'avoit Barbezieux ; et la sienne de grand trésorier de l'ordre, le Roi en voulut récompenser Saint-Pouange, qui ne pouvoil plus servir de principal commis à un étranger, comme il avoit fait sous ses plus proches, dont il avoit toujours eu
422 MORT DE ROSE. [ITOl]
le plus intime secret, et souvent par là celai du Roi, sur ks choses de la ^erre, avec lequel même il avoit Bouvent ea occasion de travailler. En même temps, il vendit sa charge de secrétaire du cabinet à Gharmont, des Hennequins de Paris, qui se défit de sa charge de procureur général du grand conseil, et qui fut ensuite anobassadeur à Venifle, où il ne réussit pas. Saint-Pouange, qui avoit depuis looftemps la charge d'intendant de Tordre, la vendit à la Cour des Chiens, fameux financier.
Rose, autre secrétaire du cabinet du Roi, et qui depuis cinquante ans avoit la plume, mourut en ce temps-ci, i quatre-vingt six ou sept ans, avec toute sa tête et dans une santé parfaite jusqu'au bout. 11 étoit aussi président à It chambre des comptes, fort riche et fort avare, mais c*étoit un homme de beaucoup d'esprit, et qui avoit des saillies et des reparties incomparables, beaucoup de lettres, une mémoire nette et admirable, et un parfait répertoire de cour et d'affaires; gai, libre, hardi, volontiers audacieux; mais à qui ne lui marchoit point sur le pied, poli, respec^ tueux, tout à fait en sa place, et sentant extrêmement U vieille cour. 11 avoit été au cardinal Mazarin, et fort dans sa privance et sa confiance, ce qui l'y avoit mis avec la Reine mère, et qu'il se sut toujours conserver avec eDe et avec le Roi jusqu'à sa mort, en sorte qu'il étoit compté et ménagé même par tous les ministres. Sa plume Tavoit entretenu dans une sorte de commerce avec le Roi, et quelquefois d'affaires qui demeuroient ignorées des ministres. Avoir la plume, c'est être faussaire public, et faire par charge ce qui coûteroit la vie à tout autre : cet exercice consiste à imiter si exactement l'écriture du Roi qa*ene ne se puisse distinguer de celle que la plume contreilut, et d'écrire en cette sorte toutes les lettres que le Roi doit ou veut écrire de sa main, et toutefois n*en pas prendre la peine. 11 y en a quantité aux souverains et à d*antrès étrangers de haut parage; il y en a aux sujets, comme généraux d'armées ou autres gens principaux, par secret d'affaires ou par marque de bonté ou de distinction. U