‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 297 sur 333 · M. DU GUET · texte numérisé non relu

M. DU GUET

son érudition, qui se peut dire universelle, par rhumilité sincère et la sainteté de sa vie, et par les charmes et la solidité de sa conversation.

M^'* Rose, ayant longtemps vécu dans son pays, où elle pansoit les pauvres et où sa piété luîavoit attaché des prosélytes, vint à Paris, je ne sais à quelle occasion. De doctrine particulière elle n*en avoit point, seulement fort opposée à celle de M"* Guyon, et tout à fait du côté jansénista Je ne sais encore comment elle fit connoissance avec c< M. Boiieau qui avoit été congédié de Tarchevèché pour le Problème^ dont j'ai fait l'histoire en son temps, et qui vivoit claquemuré et le plus sauvagement du monde dans son cloître Saint-Honoré. De là elle vit M. du Charmel et d'autres, et enfin M. du Guet, qui, pour en dire la vérité, ne s'en éprirent guère moins tous trois que Monsieur de Cambray de M"* Guyon. Après avoir mené assez longtemps une vie assez cachée à Paris, M. du Guet et M. du Charmel eurent aussi bien qu'elle un extrême désir de la faire voir à Monsieur de la Trappe, soit pour s'éclairer d'un si grand maître sur une personne si extraordinaire, soit dans Tespérance d'en obtenir l'approbation, et de relever leur sainte par un si grand témoignage. Ils partirent tous trois sans dire mol, et s'en allèrent à la Trappe, où on ne savoitrien de leur projet.

M. du Charmel se mit aux hôtes à Tordinaire dans la maison, et M. de Saint-Louis, qui occupoit la maison abba tiale au dehors, ne put refuser une chambre à M. du Guet, et une autre à sa béate, et de manger avec lui. C'étoit un gentilhomme peu éloigné de la Trappe, qui avoit servi toute sa vie avec grande réputation, qui avoit eu longtemps un régiment de cavalerie et étoit devenu brigadier. M. de Turenne, le maréchal de Crequy, et les généraux sous qui il avoit servi, le Roi même, sous qui il avoit fait la guerre de Hollande et d'autres campagnes, l'estimoient fort et l'avoient toujours distingué. Le Roi lui donnoit une assez forte pension, et avoit conservé beaucoup de bonté pour lui. 11 se trouva presque aveugle lorsqu'en

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168[4] ^ la trêve de vingt ans fut conclue; cela le fit retirer du service. Peu de mois après. Dieu le toucha. U connoissoit Monsieur de la Trappe par le voisinage, etavoitmème été lui offrir ses services au commencement de sa réforme, sur ce qu'il apprit que les anciens religieux, qui étoient de vrais bandits, et qui demeuroient encore à la Trappe, avoient résolu de le noyer dans leurs étangs. Il avoit conservé quelque commerce depuis avec Monsieur de li Trappe; ce fut donc là où il se retira, et où il a mené plus de trente ans la vie la plus retirée, la plus pénitente et U plus sainte. G'étoit un vrai guerrier, sans lettres aucunes, avec peu d*esprit, mais un sens le plus droit et le phu juste que j'aie vu à personne, un excellent cœur, et une droiture, une franchise, une vérité, une fidélité admirables. Le hasard fit que j'allai aussi à la Trappe tandis qu'ils y étoient. Je n'avois jamais vu M. du Guet ni sa dévote. Elle ne voyoit personne à la Trappe, et n*y sortoit presque point de sa chambre, que pour la messe à la chapelle, où les femmes pouvoient l'entendre, joignant ce logis abbsr tial au dehors. Du vivant de Monsieur de la Trappe, fy passois d'ordinaire six jours, huit, et quelquefois dii. J'eus donc loisir de voir M"* Rose à plusieurs reprises et M. du Guet, qui ne fut pas une petite faveur. Tavoue qi6 je trouvai plus d'extraordinaire que d*autre chose en M"^ Rose; pour M. du Guet, j'en fus charmé. Nous nous promenions tous les jours dans le jardin de Fabbatial; les matières de dévotion, où il excelloit, n'étoient pas les seules sur lesquelles nous y en avions : une fleur, une herbe, une plante, la première chose venue, des arts^ des métiers, des étoffes, tout lui fournissoitde quoi dire et instruire, mais si naturellement, si aisément, si coulammoiti et avec une simplicité si éloquente, et des termes si justes, si exacts, si propres, qu'on étoit également enlevé des grâces de ses conversations, et en même temps épouvaoté de l'étendue de sc^ connoissances, qui lui faisoient eziÀ-

1. Saint-Simon a laissé en blanc le dernier chiCTrc de cette data.

[ITOl] RETIRÉ À LA TRAPPE. 443

quer toutes ces choses comme auroient pu faire les botanistes, les droguistes, les artisans et les marchands les plus consommés dans tous ces métiers. Son attention, sa vénération pour M'^* Rose, sa complaisance, son épanouissement à tout ce peu qu'elle disoit, ne laissoient pas de me surprendre. M. de Saint-Louis, tout rond et tout franc, ne la put jamais goûter, et le disoit très-librement à M. du Charmel, et le laissoit sentir à M. du Guet, qui en étoieat affligés.

Mais ce qui les toucha bien autrement fut la douce et polie fermeté avec laquelle, six semaines durant qu'ils furent là. Monsieur de la Trappe se défendit de voir M"* Rose, quoique en état encore de pouvoir sortir et la voir au dehors. Aussi s'en excusa-t-il moins sur la possibilité que sur son éloignement de ces voies extraordinaires, sur ce qu'il n'avoit ni mission ni caractère pour ces sortes d'examens, sur son état de mort à toutes choses et de vie pénitente et cachée, qui Ji'occupoit assez pour ne se point distraire à des curiosités inutiles, et qu'il valoit mieux pour lui suspendre son jugement et prier Dieu pour <'lle, que de la voir et d'entrer dans une dissipation qui n'éloit point de son état. Ils partirent donc comme ils êtoicnt venus, très-mortifiés de n'avoir pu réussir auibut qu'ils s'étoient proposé de ce voyage. M"* Rose se tint depuis assez cachée à Paris, et chez des prosélytes dans le voisinage, jusqu'à ce que, le nombre s'en étant fort augmenté, elle se produisit beaucoup davantage, et devint une directrice qui fit du bruit. Le cardinal de Noailles la fit examiner; je pense môme que Monsieur de Meaux la vit. Le beau fut qu'on la chassa. Elle avoit converti un grand jeune homme fort bien fait, dont le père, bien gentilhomme, avoil été autrefois major de Blaye, et qui avoit du bien. Ce jeune homme quitta le service, et s'attacha à elle qu'il ne la quitta plus depuis*; il s'appeloit Gondé, et il s'en alla avec elle à Annecy lorsqu'elle fut chassée de

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