‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 56 sur 333 · H. DE SOUBISE ET SES DEUX FEMMES · texte numérisé non relu

H. DE SOUBISE ET SES DEUX FEMMES

plus honnête, mais le plus utile : il se tint toute sa vie rarement à la cour, se renferma dans le gouvernement de ses affaires domestiques, ne fit jamais semblant de se douter de rien, et sa femme évita avec grand soin tout ce qui pouvoit trop marquer; mais assidue à la cour, imposant à tout ce qui la composoit, dominant les ministres, et ayant tant qu'elle vouloit des audiences du Roi dans son cabinet, quand il s'agissoit de grâces ou de choses qui dévoient avoir des suites, afin qu'il ne parût pas qu'elle les eût obtenues dans des moments plus secrets. Elle se mettoit toute habillée, aux heures publiques de cour, à la porte du cabinet. Dès que le Roi l'y voyoit, il alloit toujours à elle, avec un air plus qu'ouvert, mais en quelque sorte respectueux. Si ce qu'elle vouloit dire étoit court, l'audience se passoit ainsi à l'oreille devant tout le monde ; s'il y en avoit pour plus longtemps, elle demandoit d'entrer. Le Roi la menoit dans le fond du premier cabinet, joignant la pièce où étoit tout le monde ; les battants de la porte du cabinet demeuroient ouverts jusqu'à ce qu'elle sortît de ce même côté, et de celui des autres cabinets; et cela s'est toujours passé de la sorte.

Mais le plaisant, c'est que ces portes ne demeuroient ouvertes que pour elle, et se fermoient toujours quand le Roi donnoient audience à d'autres dames. Depuis qu'il n'y eut plus rien entre eux, l'amitié et la même considération subsistèrent, et les mêmes précautions de bienséance. Elle écrivoit très-souvent au Roi, et de Versailles à Versailles; le Roi lui répondoit toujours de sa main, et c'étoit Bontemps ou Bloin qui les rendoient au Roi et faisoient passer ses réponses. C'est de la sorte qu'elle fit M. de Soubise prince par degrés et par occasions, et que peu à peu elle en obtint tout le rang.

Ce fut pourtant Monsieur dont ils se servirent pour faire asseoir la Bautru, veuve [de] M. de Rannes, que le prince de Montauban, frère du prince de Guémené, épousa en 4681. Elle jouoit fort chez Monsieur. M. de Montauban n'avoit point de rang, quoique sa belle-sœur

Page 1