UNE MAISON DE PAYSAN
chercher, lui dit qu'il est mandé à la cour pour un emploi de conséquence, qu'il est pressé de s'y rendre, mais qu'il lui faut une livrée. Ils font marché comptant; mais Charnacé stipule qu'il ne veut point se fier à ses délais, et que, moyennant quelque chose de plus, il ne veut point qu'il sorte de chez lui que sa livrée ne soit faite, et qu'il le couchera, le nourrira et le payera avant de le renvoyer. Le tailleur s'y accorde, et se met à travailler. Pendant qu'il y est occupé, Charnacé fait prendre avec la dernière exactitude le plan et les dimensions de sa maison et de son jardiD, des pièces de l'intérieur, jusque de la position des ustensiles et du petit meuble, fait démonter la maison et emporter tout ce qui y étoit, remonte la maison telle qu elle étoit au juste dedans et dehors, à quatre portées de mousquet, à côté de son avenue, replace tous les meubles et ustensiles dans la même position en laquelle on les avoit trouvés, et rétablit le petit jardin de même, en même temps fait aplanir et nettoyer l'endroit de l'avenue où elle étoit, en sorte qu'il n'y parût pas.
Tout cela fut exécuté encore plus tôt que la livrée faite, et cependant le tailleur doucement gardé à vue de peur de quelque indiscrétion. Enfin, la besogne achevée de part et d'autre, Charnacé amuse son homme jusqu'à la nuit bien noire, le paye et le renvoie content. Le voilà qui enfile l'avenue; bientôt il la trouve longue; après il va aux arbres, et n'en trouve plus. 11 s'aperçoit qu'il a passé le bout, et revient à tâtons chercher les arbres; il les suit à l'estime, puis croise, et ne trouve point sa maison. Il ne comprend point cette aventure. La nuit se passe dans cet exercice ; le jour arrive, et devient bientôt assez clair pour aviser sa maison : il ne voit rien ; il se frotte les yeux; il cherche d'autres objets, pour découvrir si c'est la faute de sa vue. Enfin il croit que le diable s'en mêle, et qu'il a emporté sa maison. A force d'aller, de venir, et de porter sa vue de tous côtés, il aperçoit, à une assez grande distance de l'avenue, une maison qui ressemble à la sienne ronmie deux gouttes d'eau. Il m* peut croire que
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ce la soit ^ ; mais la curiosité le fait aller où elle est, et où il n'a jamais vu de maison. Plus il approche, plus il reconnoit que c*est la sienne. Pour s'assurer mieux de ce qui lui tourne la tète, il présente sa clef, elle ouvre ; il entre, il retrouve tout ce qu'il y avoit laissé, et précisément dans la même place. 11 est prêt à en pâmer, et il demeure convaincu que c'est un tour de sorcier. La journée ne fut pas bien avancée, que la risée du château et du village l'instruisit de la vérité du sortilège, et le mit en furie. 11 veut plaider, il veut demander justice à l'intendant, et partout on s'ea moque. Le Roi le sut, qui en rit aussi, et Gharnacé eut son avenue libre. S'il n'avoit jamais fait pis, il auroit conservé sa réputation et sa liberté.
Comme presque tout ce [que] j'ai écrit depuis que j'ai parlé de la brillante ambassade de Milord Portland s'est passé pendant qu'il étoit ici, je ne ferai point difficulté d'ajouter en cet endroit un oubli que j'ai fait sur son entrée, dont je n'ai rien dit, parce qu'à la magnificence près, elle se passa comme toutes les autres; mais 'il y eut une difficulté. Depuis que M"' de Verneuil fut, à sa grande surprise à elle-même, devenue princesse du sang, elle avoit envoyé son carrosse aux entrées des ambassadeurs, qui n'y avoient pas pris garde. Portland, attentif à tout, en fut averti, et déclara qu'il ne souffriroit pas que ce carrosse passât devant le sien , que si d'autres ambassadeurs ra^voient souffert, c'étoit leur affaire , mais qu'il ne feroit point d'entrée bien résolument, plutôt qu'endurer une nouveauté sans exemple avec des ambassadeurs d'Angleterre, ou qu'il en écriroit si on vouloit, et en attendroit les ordres là-dessus, qui étoit tout ce qu'il pouvoit faire, lise fit des allées et des venues, qui n'ébranlèrent point la fermeté de Portland, sur quoi on aima mieux que le carrosse de M"' de Verneuil ne se présentât point, que d'insister davantage ou de se commettre à la réponse d'un pays où les bâtards des rois sont ce qu'ils ont été partout, et ce qu'ils devroient toujours être, c'est-à-dire des