De son laboratoire
[1698] A LA TRAPPE. i 131
je puis dire que c'est la seule que j'aie jamais ouverte. Comme cet imprudent avoit dit au Frère Chanvier que Tune et Tautre étoient de D. Gervaise, nous avions espéré de trouver là toutes ses intrigues, qui duroient encore pour se maintenir, et nous fûmes fort attrapés à la boîte. La lettre nous consola : elle étoit toute en chiffre, et de près de quatre grandes pages toutes remplies. Nous ne doutâmes pas alors de trouver là tout ce que nous cherchions. Je portai la lettre à M. de Pontchartrain, qui la fit déchiffrer. Lé lendemain, quand je retournai chez lui, il se mit à rire : a Vous avez cru, dit-il, trouver la pie au nid ; tenez, vous en allez voir des plus belles; » puis ajouta d'un air sérieux : a En vérité, au lieu de rire, il faudroit pleurer de voir de quoi les hommes sont capables, et dans de si saintes professions. »
Cetie lettre entière j qui étoit de D. Gervaise à une religieuse avec qui il avoit été en commerce, et qu'il aimoit toujours, et dont aussi il étoit toujours passionnément aimé, étoit un tissu de tout ce qu'il se peut imaginer d'ordures, et les plus grossières par leur nom, avec de basses mignardises de moine raffolé et débordé •h faire trembler les plus abandonnés. Leurs plaisirs, leurs regrets, leurs désirs, leurs espérances, tout y étoit au naturel et au plus effréné. Je ne crois pas qu'il se dise tant d'abominations en plusieurs jours dans les plus mauvais lieux. Cela, et l'aventure qui causa la démission, auroit suffi, ensemble et séparément, pour faire jeter ce malheureux Gervaise dans un cachot pour le reste de ses jours, à qui l'auroit voulu abandonner à la justice intérieure de son ordre. Nous nous en promîmes tous le secret, les quatre qui le savions et ceux à qui il fallut le dire; mais M. de Pontchartrain crut comme nous qu'il falloit déposer le chiffre et le déchiffrement à Monsieur de Paris, pour s'en pouvoir servir si l'aveuglement de cet abandonné et ses intrigues ùtoient toute autre ressource. Je portai donc l'un et l'autre chez M. du Charmel, à qui j'eus la malice de la faire dicter pour en garder un double pour nous. Ce fut une assez
CnANGEMENT d'aBBÉ [1698]
plaisante chose à voir que son efifroi, ses signes de croix, ses imprécations contre Fauteur à chaque infamie qu'il lisoit, et il y en avoit autant que de mots. Il se chargea de déposer les deux pièces à Monsieur de Paris, et je gardai l'autre copie. Heureusement nous n'en eûmes pas besoin.' Cela nous mit à la piste de plusieurs choses, par lesquelles nous découvrîmes quelle étoit la religieuse, et d'une maison que M"' de Saint-Simon connoissoit extrêmement, et elle beaucoup aussi. Cet amour étoit ancien et heureux ; il fut découvert et prouvé, et D. Gervaise sur le point d'être juridiquement mis in pace par les carmes déchaussés, comme il sortoit de prêcher dans le diocèse de Meaux ; et en même temps la religieuse tomba malade à la mort, et ne voulut jamais ouïr parler des sacrements qu'elle n'eût vu D. Gervaise : elle ne les reçut ni ne le vit, et ne mourut point. Dans ce péril, il se vit perdu sans ressource, et n'en trouva que de se jeter à la Trappe. A ce prix, ses moines, délivrés . de lui, étouffèrent l'affaire, et en venant à la Trappe y prendre l'habit, il passa chez la religieuse, entra dans la maison, et la transporta de joie. Depuis qu'il fut abbé, il continua son commerce de lettres, ne pouvant mieux, et ce fut une de celles-là que nous attrapées : il en fut fort en peine, n'ayant point de nouvelles de son paquet ; il fit du bruit, il menaça. Pour le faire taire, on lui en apprit le sort tout entier. Cela le contint si bien qu'il n'osa plus en parler, ni guère plus continuer ses intrigues; mais de honte ni d'embarras il en montra peu, mais beaucoup de chagrin.
Les bulles arrivées, j'allai à la Trappe, et je ne demandai point à le voir. Gela le fâcha ; il en fit ses plaintes à Monsieur de la Trappe, qui par bonté pour un homme qui en méritoit si peu, exigea que je le visse. Je pris un temps qui ne pouvoit être que court. En vérité j'étois plus honteux et plus embarrassé que lui, qui pourtant savoit que j'étois pleinement instruit de ses deux abominations, et qui n'ignoroit pas la part que j'avois eue au maintien de sa démission. 11 ne laissoit pas d'être empêtré; et toujours