‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 124 sur 344 · BIES MÉNAGEMENTS MAL REÇUS · texte numérisé non relu

BIES MÉNAGEMENTS MAL REÇUS

leur affaire de la mienne avec une hauteur et un feu qui fit taire beaucoup de gens, et qui par M. de la Rochefou- •cauld sur tous me servit fort bien auprès du Roi. Au bout de quelques jours, je m'aperçus que M. de Luxembourg, lorsque je le rencon trois, ne me rendoit pas même le salut. Je le fis remarquer, et je cessai aussi de le saluer, en quoi, à son âge et en ses places, il perdit plus que moi, et fournit par là aux salles et aux galeries de Versailles un spectacle assez ridicule.

CHAPFTRE X.

Éclat entre MM. de Richelieu et de Luxembourg, dont tout Tayantage demeure au premier. — M. de Bouillon moqué par le premier président Harlay , et son repentir ; sa chimère d'ancienneté et celle de M. de Chevreuse. — Tentative échouée de la chimère d'Espemon. — Prétention de la première ancienneté de Vendôme, désistée en même temps que formée, d'où naît le rang intermédiaire des bâtards. — Ruse, adresse, intérêt , succès du premier président Harlay, et sa maligne formation de ce rang intermédiaire. — Déclaration du Roi pour le rang intermédiaire. — Harlay obtient parole du Roi d'être chancelier. — Princes du sang priés de la bouche du Roi de se trouver à l'enregistrement et à l'exécution de sa déclaration, •et les pairs, de sa part, par une lettre à chacun de l'archevèque-duc de Reims. — Monsieur le Duc H M. le prince de Gonti mènent M. dn Maine chez Messieurs du Parlement. — M. de Vendôme mené chei tous les pairs et chez Messieurs du Parlement par M. du Maine, et reçu comme lui au Pai'lement sans presque aucun pair. — MM. du Maine et de Toulouse visités comme les princes du sang par les ambassadeurs.

L'affaire en règlement de juges se poussa vivement au •conseil. Chacun de nous, excepté M. de Lesdiguières et moi à cause de notre minorité , y forma une demande à part, pour allonger, chose dont nous ne nous cachions plus. Force factums de part et d'autre, et force sollicitations, comme nous avions fait au Parlement. M. de Vendôme et moi fûmes chargés d'aller ensemble parler au chancelier Boucherat, et nous y fûmes à la chancellerie, à Versailles» •de chez Livry, où M. de Vendôme m'avoit donné rendez-vous.

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Allonges, Bignon, Ribeyre et Hariay, gendre du chancelier, tons conseillers d*Ëtat, furent nos commissaires, et Creil de Choisy, mdtre des requêtes, rapporteur. Quantité de conseillers d*État se récusèrent; Bignon aussi, comme parent de la duchesse de Rohan : nous regrettâmes sa vertu et sa capacité; on ne le remplaça point. Argouges s^étoit ouvert à M. de la Rochefoucauld d*être pour nous, et manqua de parole , ce que ce duc lui reprocha cruellement. Ribeyre, gendre du premier président de Novion, grand ennemi des pairs, et aussi fort maltraité par eux, fut soupçonné d^avoir épousé les haines de son beau-père, quoique homme d*honneur et de probité ; Hariay entraîné par sa famille, et par le bel air, auquel il n'étoit pas insensible. Cette même raison donna à M. de Luxembourg le gros des maîtres des requêtes, petits-maîtres de robe, et fort peu instruits du droit public et de ces grandes questions; de manière que nous fûmes renvoyés au Parlement. Mais notre vue n*en fut pas moins remplie : nous voulions gagner temps, et par ce moyen notre procès se trouva hors d*état d*être jugé de cette année.

Cependant les procédures s*étoient peu à peu tournées en procédés : il y avoit toujours eu quelques propos aigresdoux, à rentrée du conseil, entre quelques-uns de nous et M. de Luxembourg; et comme c*est une suite presque immanquable dans ces sortes de procès de rang, Taigreur et la pique s'y étoit mise. Je ne fus pas le seul à qui plus particulièrement qu'aux autres M. de Luxembourg fit sentir la sienne , qui pour le dire en passant ne saluoit presque plus M. de la Rochefoucauld et plus du tout MM. de la Trémoille et de Richelieu.

Il étoit plus personnellement outré contre ce dernier, d'avoir vu toutes ses mesures rompues par le règlement de juges entrepris au conseil sous son nom ; aussi n'épargna-t-il ni sa personne, ni sa conduite, ni le ministère du cardinal de Richelieu, dans un de ses factums. M. de Richelieu, très-vivement offensé, fit sur-le-champ une réponse, et tout de suite imprimer et distribuer, par

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laquelle il attaqua la fidélité dont M. de Luxembourg avoit vanté sa maison, par les complots du dernier duc de Montmorency, pris en bataille dans son gouvernement contre le feu Roi à Castelnaudary, et pour cela exécuté à Toulouse en 1632; et la personne de M. de Luxembourg, par sa conduite sous Monsieur le Prince , par 9Sl prison pour les poisons et les diableries, par la sellette sur laquelle il avoit été interrogé, et répondu, et par la lâcheté qui Tavoit empêché en cette occasion de réclamer les droits de sa dignité et demander à être jugé en forme de pairie. Outre ces faits, fortement articulés, le sel le plus acre y étoit répandu partout.

M. de Richelieu ne s'en tint pas là : il rencontra M. de Luxembourg dans la salle des gardes à Versailles ; il fut droit à lui ; il lui dit qu'il étoit fort surpris de son procédé à son égard , mais qu'il n'étoit point ladre (ce furent ses termes) ; que dans peu il en verroit paroître une réponse aussi vive que son factum la méritoit; qu'au reste, il vouloit bien qu'il sût qu'il ne le craignoit ni à pied ni à cheval , ni lui ni sa séquelle , ni à la cour ni à la ville , ni même à l'armée, quand bien même il iroit , ni en pas un lieu du monde. Tout cela fut dit avec tant d'impétuosité, et il lui tourna le dos après avec tant de brusquerie , que M. de Luxembourg n'eut pas l'instant de lui répondre un mot, et quoique fort accompagné à son ordinaire, et au , milieu des grandeurs de sa charge, il demeura confondu. L'effet répondit à la menace : le lendemain le factum fut signifié et débité partout.

Des pièces aussi fortes , et une telle sortie faite à un capitaine des gardes du corps au miUeu de sa salle, firent le bruit qu'on peut imaginer. Tous les ducs opposants et tout ce qu'ils eurent d'amis très-disposés à soutenir pleinement le duc de Richelieu, tout ce que la charge et le commandement des armées donnoit de partisans en même dessein pour lui, étoit un mouvement fort nouveau, qui pouvoit avoir de grandes suites. M. de Luxembourg sentit à travers sa colère qu'il s'étoit attiré ce fracas par les

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injures de son factiim ; il comprit que solliciter pour lui, ou prendre un parti éclatant contre dix-sept pairs de France, seroit chose fort différente, et la dernière uue partie difficile à lier; que les princes du sang, ses amis intimes, se garderoient bien de s'y laisser aller; que le Roi , qui au fond ne Taimoit pas, seroit tenu de près par le gros de ses parties, et en particulier par le duc de la Rochefoucauld; et que M** de Maintenon, amie intime, de tous les temps, du duc de Richelieu, et toujours depuis dans la liaison la plus étroite avec lui, qui seul de cour la voyoit à toutes heures, feroit son affaire propre de la sienne. Le héros en pâlit, et eut recours à ses amis pour le tirer de ce fâcheux pas. Il s'adressa à Monsieur le Prince et aux duqs de Ghevreuse et de Beauvillier, à quelques autres encore de moindre étoffe, qu'il crut le pouvoir servir. Il fit offrir par les trois premiers à M. de Richelieu une excuse verbale, avec la suppression entière de son £actum, à condition de celle de la réponse.

M. de Richelieu, prié de se trouver chez Monsieur le Prince avec les ducs de Ghevreuse et de Beauvillier, y fût prêché plus d'une fois sans se vouloir rendre, tandis que sa réponse couroit de plus en plus , et qu'il la faisoit distribuer à pleines mains , et à la fin se rendit. Là fut réglé comment la chose devoit se passer. M. de Luxembourg, à jour et heure marquée, rencontra M. de Richelieu chez le Roi, dans un de ces temps de la journée oùily a le plus de monde. Il s'approcha de lui, et lui dit ces propres termes : qu'il étoit très-fâché de l'impertinence du factum publié contre lui, qu'il lui en faisoit ses excuses, qu'il le supplioit d'être persuadé qu'il l'avoit toujours fort estimé et honoré, et le faisoit encore, ainsi que la mémoire de M. le cardinal de Richelieu; qu'au reste il n'avoit point du tout vu cette pièce ; qu'il châtieroit ses gens d'affaires, auxquels il avoit toujours soigneusement défendu toutes sortes d'invectives ; qu'enfin il avoit donné ordre très-précis pour la faire entièrement supprimer. M. de Richelieu, vif et bouillant , le laissa dire , et lui répondit après quelque

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