‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 144 sur 344 · JE VAIS A L* ARMÉE · texte numérisé non relu

JE VAIS A L* ARMÉE

Cambray. Harlus étoît un vieil officier de distinction, gaillard et pourtant sachant fort vivre : il avoit une charge d'écuyer du Roi, et il étoit frère aîné de VertiUy, major de la gendarmerie, aussi fort galant homme.

La veille de la Saint-Jean , dînant chez moi avec les marquis de Grignan, d^Arpajon et de Lautrec, et plusieurs officiers, nous apprîmes que les ennemis paroissoient sur les hauteurs en assez grand nombre : nous étions campés le cul dans le Necker, à la petite portée de canon d'Heidelberg, et nous en apprîmes la confirmation au quartier général, où nous courûmes. On donna divers ordres, et sur le minuit Tarmée se mit en marche.

Barbezières étoit devant avec un assez gros détachement, pour les reconnoître au plus près qu'il pourroit, mais avec défense de rien engager. Les petits détachements qu'il poussa devant lui s'approchèrent si près des ennemis, qu'ils furent obligés de se reployer sur Barbezières, qui les blâma de s'être indiscrètement avancés. Au jour, qui commençoit à se faire grand , il se reconnut fort inférieur à eux, qui venoient à lui, et il envoya demander du secours au maréchal de Lorges. Ce général, qui ne vouloit rien entamer sans savoir bien ce quil faisoit, fut fort fâché de cet engagement, envoya soutenir Barbezières, et lui manda de se retirer. Ce secours trouva les pistolets en l'air, mais les ennemis, qui n'étoient là qu'en détachement, et qui crurent notre armée tout proche , ne suivirent plus Barbezières que mollement, qui fit sa retraite aisément.

Cependant l'armée continua sa marche en forme de croissant, en faisant de longues haltes. Elle arriva vers une heure après-midi fort proche du village de Roth , et fort proche aussi des ennemis, qui occupoient les hauteurs de Weisloch, fort entrecoupées de haies et de vignes, dont le revers nous étoit inconnu. Le village de Weisloch étoit sur la crête, un peu en penchant et vers notre droite, et au bas de ces hauteurs il y avoit un ruisseau dont les bords étoient assez mauvais. Il vint un faux avis» et qui

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nous fit faire halte en colonne , que les bagages, qui mar- I choient en assez mauvais [ordre], étoient abandonnés et au pillage. Le maréchal de Joyeuse y poussa à toute bride, mais il apprit en chemin que ce n'étoit qu*une fausse alarme, et revint promptement sur ses pas.

Les ennemis avoient de petits postes sur ce ruisseau que j'ai dit, surtout un pour en garder un petit pont de pierres. Le comte d'Averne, brigadier de dragons, eut ordre de l'attaquer, et il l'emporta; mais il y fut tué après les avoir chassés de là et poursuivis fort loin. G'étoit un Sicilien de condition, que le malheur, plus que le choix, avoit jeté dans la révolte de sa patrie, et que M. de la Feuillade ramena avec quelques autres, lorsqu'il retira les troupes françoises de Sicile. 11 fut fort regretté pour son mérite et sa valeur, et surtout de M. le maréchal de Lorges, à qui il s'étoit fort attaché et à M. de la Rochefoucauld.

Le marquis du Ghâtelet passa le ruisseau avec la brigade de Mérinville, qu'il commandoit en son absence, et chassa les ennemis des hauteurs , aidé de quelques compagnies de gendarmerie. 11 n'y eut que les troupes qui formoient les deux ailes de la droite , par où on avoit marché , qui eurent part à ce petit combat, dont le reste étoit trop éloigné. Le maréchal de Lorges, qui voyoit tout près des coteaux fourrés dont il ne connoissoit ni les revers ni ce qui y pouvoit être de troupes, fit retirer les siennes, garda le ruisseau, et y campa dans la plaine, son quartier général à Roth. Il y demeura huit jours avec beaucoup de précaution, jusqu'à ce que les magasins de farine à Philisbourg se trouvant épuisés et les fourrages mangés dans tout ce petit pays, puis ramena son armée en deçà du Rhin^

Il fit la plus belle marche du monde. 11 décampa de Roth, à onze heures du matin, à grand bruit de guerre, sur neuf colonnes, qui firent la caracole en partant, en présence des ennemis, qui occupoient l'autre côté du ruisseaux, et campoient sur le revers des hauteurs qui étoient

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