‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 158 sur 344 · AVENTURE DE LA PRINCESSE DE GONTI · texte numérisé non relu

AVENTURE DE LA PRINCESSE DE GONTI

ami, et où tout le cœur sembloit se répandre. Alors le Roi crut en avoir assez, et une après-dinée de mauvais temps qu'il ne sortit point, il manda à la princesse de Conti de lui venir parler dans son cabinet. Il en avoit aussi des lettres à Clermont, et des lettres de Glermont à elle, où leur amour étoit fort exprimé, et dont la Ghoin et lui se moquoient ensemble.

La princesse de Conti, qui, comme ses sœurs, n'alloit jamais chez le Roi qu'entre son souper et son coucher, hors des étiquettes de sermon ou des chasses, se trouva bien étonnée du message. Elle s'en alla chez le Roi fort en peine de ce qu'il lui vouloit, car il étoit redouté de son intime famille, plus s'il se peut encore que de ses autres sujets. Sa dame d'honneur demeura dans un premier cabinet, et le Roi l'emmena plus loin ; là, d'un ton sévère, il lui dit qu'il savoit tout, et qu'il n' étoit pas question de lui dissimuler sa foiblesse pour Glermont, et tout de suite ajouta qu'il avoit leurs lettres, et les lui tira de sa poche en lui disant : « Gonnoissez-vous cette écriture? » qui étoit la sienne, puis celle de Glermont. À ce début la pauvre princesse se trouva mal, la pitié en prit au Roi, qui la remit comme il put, et qui lui donna les lettres sur lesquelles il la chapitra, mais assez humainement. Après il lui dit que ce n'étoit pas tout, et qu'il en avoit d'autres à lui montrer, par lesquelles elle verroit combien elle avoit mal placé ses affections et à quelle rivale elle étoit sacrifiée. Ge nouveau coup de foudre, peut-être plus accablant que le premier, renversa de nouveau la princesse. Le Roi la remit encore, mais ce fut pour en tirer un cruel châtiment : il voulut qu'elle lût en sa présence ses lettres sacrifiées et celles de Clermont et de la Ghoin. Voilà où elle pensa mourir. Elle se jeta aux pieds du Roi, baignée de ses larmes et ne pouvant presque articuler : ce ne fut que sanglots, pardons, désespoirs, rage, et à implorer justice et vengeance; elle fut bientôt faite : la Ghoin fut chassée le lendemain, et M. de Luxembourg eut ordre en même temps d'envoyer Glermont dans la place la plus voisine, qui étoit

[1694] m"* ghoin et monseigneur. 203

Tournay, avec celui de se défaire de sa charge, et de se retirer après en Dauphiné, pour ne pas sortir de la province. En même temps le Roi manda à Monseigneur ce qui s'étoit passé entre lui et sa fille, et par là le mit hors de mesure d'oser protéger les deux infortunés. On peut juger de la part que le prince Gonti, mais surtout M. de Luxembourg et son fils, prirent à cette découverte, et combien la frayeur saisit les deux derniers.

Cependant, comme Tamitié de Monseigneur pour la Choin avoit été découverte par ces mêmes lettres, la princesse de Gonti n'osa ne pas garder quelques mesures. Elle envoya M"* Ghoin dans un de ses caresses à Tabbaye de Port- Royal, à Paris, et lui donna une pension, et des voitures pour emporter ses meubles. La comtesse de Bury, qui ne s'étoit doutée de rien sur sa nièce, fut inconsolable, et voulut se retirer bientôt après.

M"*^ de Lislebonne et ses filles se hâtèrent d'aller voir la Choin, mais avec un extrême secret : c'étoit le moyen sûr de tenir immédiatement à Monseigneur; mais elles ne vouloient pas se hasarder du côté du Roi ni de la princesse de Conti, qu'elles avoient toutes sortes de raisons de ménager avec la plus grande délicatesse. Elles étoient princesses, mais le plus souvent sans habits et sans pain, à la lettre, par le désordre de M. de Lislebonne. M. de Louvois leur en avoit donné souvent. M"* la princesse de Gonti les avoit attirées à la cour, les y nourrissoit, leur faisoit des présents continuels, leur y procuroit toutes sortes d'agréments, et c'étoit à elle qu'elles avoient l'obligation d'avoir été connues de Monseigneur, puis admises dans sa familiarité, enfin dans son amitié la plus déclarée et la plus distinguée.

Les chansons achevèrent de célébrer cette étrange aventure de la princesse et de sa confidente.

Monsieur de Noyon en avoit fourni une autre à notre retour, qui lui fut d'autant plus sensible qu'elle divertit fort tout le monde à ses dépens. On a vu, dès l'entrée de ces Mémoires^ quel étoit ce prélat. Le Roi s'amusoit de sa vanité, qui lui faisoit prendre tout pour distinction; et les

Page 1