FOUE DU CARDINAL DE BOUILLON
toujours le plus grand, et un nom que des princes du sang avoient porté, avoit comblé son orgueil de joie; le refus le combla de douleur. N'osant se prendre au Roi, il répondit au chevalier de Lorraine un fatras de sottises, qu'il couronna par ajouter qu'il étoit d'autant plus affligé de ce que Monsieur lui manquoit de parole, que cela l'empêcheroit d'être désormais autant son serviteur qu'il l'avoit été par le passé. Monsieur eut plus envie de rire de cette espèce de déclaration de guerre que de s'en offenser. Le Roi d*abord la prit plus sérieusement, mais touché par les prières de M. de Bouillon, et plus encore par la grandeur du châtiment d'une pareille insolence, si elle étoit prise comme elle le méritoit, il prit le parti de l'ignorer, et le cardinal de Bouillon en fut quitte pour la honte, et pour s^aller cacher une quinzaine dans sa belle maison de Saint-Martin de Pontoise, que par un échange il avoit depuis peu trouvé moyen de séculariser par des éclijinges S et de faire de ce prieuré un bien héréditaire et patrimonial.
Le marquis d'Arcy étoit mort à Maubeuge, à l'ouverture de la campagne : de gouverneur de M. le duc de Chartres il étoit devenu premier gentilhomme de sa chambre, et le directeur discret de sa conduite. Ce prince, qui eut le bon esprit de sentir tout ce qu'il valoit, l'a regretté toute sa vie, et l'a témoigné, par tous les effets qu'il a pu, à sa famille, et jusqu'à ses domestiques. Il ëtoit chevalier de l'ordre de 1688, conseiller d'État d'épée, et avoit été ambassadeur en Savoie. G'étoit un homme d'une vertu et d'une capacité peu commune, sans nulle pédanterie, et fort rompu au grand monde, et un très-vaillant homme, sans nulle ostentation. Un roi à élever et à instruire eût été dignement et utilement remis entre ses mains. Il n'étoit point marié ni riche, et n'avoit guère que soixante ans : homme bien fait et de fort bonne mine. Au retour de l'armée, on fut surpris de celui que le Roi mit auprès de son neveu pour le remplacer. Ce fut Gayeu, brigadier de cavalerie, brave et très-honnète gentilhomme, qui buvoit bien, et ne savoit
1. La rép4tttioià du mot 4eft«|ff est conforme au texte de SaUit-Simoiu
[1694] CHANGEUENTS CHEZ MONSIEUR. 211
rien au delà. M. de Chartres fut fort aise d'avoir affaire :\ un tel inspecteur, dont il se moqua, et le fit tomber dans tous les panneaux qu'il lui tendit.
Il y avoit eu aussi pendant la campagne quelques changements chez Monsieur. Il permit à Châtillon, son ancien ïavori, de vendre à son frère aîné la moitié de sa charge le premier gentilhomme de sa chambre. Châtillon avoit épousé par amour M"* de Piennes ; c'étoit, sans contredit, le plus beau couple de la cour, et le mieux fait, et du plus grand air. Ils se brouillèrent et se séparèrent à ne se jamais revoir. Elle étoit dame d'atour de Madame , et sœur de la marquise de Villequier, aussi mariée par amour. M. d'Âumont avoit été des années sans y vouloir consentir. Enfin M"* de Maintenon s'en mêla, parce que la mère de cette belle étoit parente et de même nom que Tévêque de Chartres, directeur de Saint-Cyr et de M" de Maintenon, laquelle enfin en étoit venue à bout. Le comte de Tonnerre, neveu de Monsieur de Noyon, dont je viens de parler, vendit aussi l'autre charge de premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, qu'il avoit depuis longtemps, à Sassenage, qui quitta le service. Tonnerre avoit beaucoup d'esprit, mais c'étoit tout : il en partoit souvent des traits extrêmement plaisants et salés, mais qui lui attiroient des aventures qu'il ne soutenoit pas, et qui ne purent le corriger de ne se rien refuser; et il étoit parvenu enfin à cet état, qu'il eût été honteux d'avoir une querelle avec lui : aussi ne se contraignoit-on point sur ce qu'on vouloit lui répondre ou lui dire. Il étoit depuis longtemps fort mal dans sa petite cour par ses bons mots. Il lui avoit échappé de tire qu'il ne savoit ce qu'il faisoit de demeurer en cette boutique, que Monsieur étoit la plus sotte femme du monde, et Madame le plus sot homme qu'il eût jamais vu. L'un et l'autre le surent, et en furent très-ofifensés. Il n'en fut pourtant autre chose; mais le mélange des brocards sur chacun et du mépris extrême qu'il avoit acquis, le chassèrent à la fin pour mener une vie fort pitoyable.