‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 214 sur 344 · LUTTE DE MESSIEURS · texte numérisé non relu

LUTTE DE MESSIEURS

son diocèse, avoit porté où il étoit, noyé dans ses fon^ lions, et sans autre appui ni autres connoissances. Dans cette idée, il ne douta pas de lui faire bientôt perdre terre par la nouvelle spiritualité de IW^ Guyon, déjà si goûtée de M"* de Maintenon : il n'ignoroit pas qu'elle n'étoit pas insensible aux nouveautés de toute espèce, et il se flatta de culbuter par là Monsieur de Chartres, dont M"* de Maintenon sentiroit et mépriseroit Tignorance, pour ne plus rien voir que par lui.

Pour arriver à ce but, il travailla à persuader M"* de Maintenon de faire entrer M"* Guyon à Saint-Cyr, où elle auroit le temps de la voir et de l'approfondir tout autrement que dans de courtes et rares après-dînées à Thôtel de Chevreuse ou de Beauvillier. Il y réussit : M"* Guyon alla à Saint-Cyr deux ou trois fois ; ensuite M"* de Maintenon, qui la goûtoit de plus en plus, Ty fit coucher; et de Tun à Fautre, mais près à près, les séjours s'y allongèrent, et par son aveu elle s'y chercha des personnes propres à devenir ses disciples, et elle s'en fit. Bientôt il s'éleva dans Saint- Cyr un petit troupeau tout à part, dont les maximes et même le langage de spiritualité parut fort étranger à tout le reste de la maison, et bientôt fort étrange à Monsieur de Chartres. Ce prélat n'étoit rien moins que ce que Monsieur de Cambray s'en étoit figuré : il étoit fort savant, et surtout profond théologien; il y joignoit beaucoup d'esprit; il y avoit de la douceur, de la fermeté, même des grâces; et ce qui étoit le plus surprenant dans un homme qui avoit été élevé et n'étoit jamais sorti de la profondeur de son métier, il étoit tel pour la cour et pour le monde qu6 les plus fins courtisans auroient eu peine à le suivre ef auroient eu à profiter de ses leçons; mais c'étoit en lui un talent enfoui pour les autres, parce qu'il ne s'en servoit jamais sans de vrais besoins : son désintéressement, sa piété, sa rare probité les retranchoient presque tous, et M'"^ de Maintenon, au point où il étoit avec elle, suppléoit à tout.

Dès qu'il eut le vent de cette doctrine étrangère, il fit en

[i€96] Ikfi CJOnULT ET DE CHARTRES, ^7

sorte d'y faire admettre deux daines de Saint-CjT^ sur Fesprit et le disGernement desquelles il pou\*ait compter^ et qui pourroient faire impression sur M"* do Maintonon. U les choisit surtout parfiaitement à lui. et les instruisit bien. Ces nouvelles prosélytes parurent d'abord ravies, et peu à peu enchantées. Elles s'attachèrent plus quo pas une à leuic nouvelle directrice, qui, sentant leur osprit ot leur réputation dans la maison, s'applaudit d'une conqu(^te qui lui aplaniroit celle qu'elle se proposoit. Elle s'attacha donc aussi à gagner entièrement ces tillos : ollo on tlt sos plus chères disciples; elle s'ouvrit à elles comme aux plus capables' de profiter de sa doctrine et de la faire goûter dans la maison. Elle et Monsieur de Cambray, qu'elle instruisoit de tous ses progrès, triomphoient, et le petit troupeau exultoit. Monsieur de Chartres, par le consentement duquel M"* Guyon étoit entrée à Saint-Cyr et y i^foii devenue maîtresse extérieure, la laissa faire. Il la suivoit de l'œil: ses fidèles lui rendoient un compte exact de tout co qu'elles apprenoient en dogme et en pratiques. U se mit bien au fait de tout, il l'examina avec exactitude, ot quand il crut qu'il étoit temps, il éclata.

M''^ de Maintenon fut étrangement surprise de tout co qu'il lui apprit de sa nouvelle école, et plus encore de co qu'il lui en prouva par la bouche de ses deux aftldéiîs et par ce qu'elles en avoient mis par écrit. M™' do Maintenon interrogea d'autres écolières; elle vit par leurs réponses que, plus ou moins instruites et plus ou moins adrnlHe» dans la confiance de leur nouvelle maîtresse, toul alloit au même but, et que ce but et le chemin étoient fort extraordinaires. La voilà bien en peine, puis on grand scrupule , elle se résolut à parler à Monsieur de Cambray; celui-ci, qui ne soupçonnoitpas qu'elle fût s iinstruite, s'cmbarraHHa, et augmenta les soupçons. Tout à coup M"* (iuyon fut chassée de Saint-Cyr, et on ne s'y appliqua i>Iuk qu'à effacer jusqu'aux moindres traces de ce qu'<dl(î y avoit enseigné. On y eut beaucoup de peine : elle en avoit charmé plusieurs, qui s' étoient véritablement attachéeH à elle et à

Page 1