XXIV NOTICE
Voltaire, sur sa fln^ ayait^ dit-on^ formé le projet € de réfuter tout ce que le duc de Saint-Simon , dans ses Mémoires^ encore secrets, avait accordé à la prévention et à la haine. » Voltaire, en cela, voyait où était le défaut de ces redoutables Mémoires y et aussi, en les voulant infirmer à Pavance, il semblait pressentir où était le danger pour lui, pour son Siècle de Louis X/F, de la part de ce grand rival, et que, lorsque de tels tableaux paraîtraient, ils éteindraient les esquisses les plus brillantes qui n'auraient été que provisoires.
A partir de 1784 , la publicité commença à se prendre aux Mémoires de Saint-Simon , mais timidement , à la dérobée, par anecdotes décousues et par morceaux. De 1788 à 1791, puis plus tard en 1818, il en parut successivements des extraits plus ou moins volumineux, tronqués et compilés. La marquise de Créquy, à propos d'une de ces premières compilations, écrivait à Sénac de Meilhan * (7 février 1787) : « Les Mémoires de Saint- Simon sont entre les mains du censeur; de six volumes on en fera à peine trois, et c'est encore assez. » Et un peu plus tard (jfô septembre 1788) : «Je vous annonce que les Mémoires de Saint-Simon paraissent, mais très-mutilés, si j'en juge par ce que j'ai vu en trois gros tapons verts, et il y en avait six. M™» de Turpin mourut, j'en demeurai-là; cela est mal écrit; mais le goût que nous avons pour le siècle de Louis XIV nous en rend les détails précieux. »
Il est curieux de voir comme chacun s'accorde à dire que c'est mal écrit, que les portraits sont mat faits, en ajoutant toutefois que c'est intéressant : M'"* du Deffand elle-même, la seule qui ait lu à la source, apprécie l'amusement plus que la portée de ces Mémoires, La forme de Saint-Simon tranchait trop avec les habitudes du style écrit au xviir sècle, et on en parlait à peu près comme Fénelon a parlé du style de Molière et de cette 4L multitude de métaphores qui approchent du galimatias. »Tout ce beau monde d'alors avait fait, plus ou moins, sa rhétorique dans Voltaire.
L'inconvénient de ces publicatious tronquées, comme aussi des extraits mis au jour par Lamontey et portant sur les Notes manuscrites annexées au Journalde Dangeau, c'était de ne donner idée que de ce que l'on appelait la causticité de Saint-Simon , en dérobant tout à fait un autre côté de sa manière, qui est la grandeur. Cette grandeur, qui, nonobstant tout accroc de détail, allait à revêtir d'une imposante majesté l'époque entière de
i. Lettres inédites de la marquise de Crèquyà Sénac de Meilhan (Potier, Jibraire-éditeur).
NOTICE. XXY
Louis XIV^ et qui était la première vérité du tableau, ne pouvait se dévoiler que par la considération des ensembles et dans la suite même de ce corps incomparable d- Annales. C'est donc la totalité des Mémoires qu'il fallait donner dans leur forme originale et authentique. L'édition de 1829 y a pourvu. La sensation produite par les premiers volumes fut très-vive : ce fut le plus grand succès depuis celui des romans de Walter Scott. Un rideau se levait tout d'un coup de dessus la plus belle époque monarchique de la France, et l'on assistait à tout comme si l'on y était. Ce succès toutefois, coupé par la révolution de 1830^ se passa dans le monde proprement dit , encore plus que dans le public; celui-ci n'y arriva qu'un peu plus tard et graduellement.
Aujourd'hui il restait à faire un progrès important et, à vrai dire, décisif pour l'honneur de Saint-Simon écrivain. Cette première édition, si goûtée, avait été faite d'après un singulier principe et sur un sous -entendu étrange : c'est que Saint- Simon, parce qu'il a sa phrase à lui et qui n'est ni académique^ ni celle de tout le monde, écrivait au hasard, ne savait pas écrire (commele disaient les marquises de Créquy etduDeffand), etqu'il était nécessaire de temps en temps, dans son intérêt et dans celui du lecteur, de le corriger. D'autres relèveront dans cette première édition des noms historiques estropiés, des généalogies mal comprises et rendues inintelligibles, des pages du manuscrit sautées, des transpositions et des déplacements qui ôtent tout leur sens à d'autres passages où Saint-Simon s'en réfère à ce qu'il a déjà dit; pour moi, je suis surtout choqué et inquiet des libertés qu'on a prises avec la langue et le style d'un maître. M. de Chateaubriand, dans un jour de mauvaise humeur contre le plus grand auteur de Mémoires, a dit : « Il écrit à la diable pour l'immortalité; » et d'autres, entrant dans cette jalousie de Chateaubriand et comme pour le caresser, ont été jusqu'à dire de Saint-Simon qu'il était « le premier des barbares. » Il faut bien s'entendre sur le style de Saint-Simon ; il n'est pas le même en tous endroits et à toute heure. Lorsque Saint-Simon écrit des Notes et commentaires sur le Journal de Dangeau, il écrit comme on fait pour des notes , à la volée, tassant et pressant les mots , voulant tout dire à la fois et dans le moindre espace. J'ai comparé ailleurs cette pétulance et cette précipitation des choses sous sa plume € à une source abondante qui veut sortir par un goulot trop étroit et qui s'y étrangle. » Toutefois, même dans ces brusques croquis de Notes, tels qu'on les a imprimés jus- • qu'ici , il y a bien des fautes qui tiennent à une copie inexacte. \ Dans ses Mémoires ^ Saint-Simon reprend ses premiers jets ed