DÉPART DU PRINCE DE CONTI
choix, et qu'il ne put cacher ni son désir ni son espérance qu*à la fin il ne réussiroit pas.
Il étoit encore à Paris lorsque le Roi reçut un courrier du primat, qui pressoit son départ, dont Torcy lui alla porter les lettres, qui le traitoient de roi. Enfin il partit de Paris le mardi 3, à onze heures du soir. Il répandit deux mille louis par les chemins, d'une malle mal fermée, dont une partie fut rapportée à Paris, à Fhôtel de Gonti. I) arriva le jeudi après-midi à Dunkerque, où tout Targent qui lui étoit destiné Tattendoit. Le vent contraire fit qu'il ne s'embarqua que le vendredi au soir, sur cinq frégates, avec cinquante personnes seulement pour sa suite. Le chevalier de Sillery, son premier écuyer, frère de Puysieux et de Tévêque de Soissons, le suivit, et avant partir, épousa une M"* Bigot, riche et de beaucoup d'esprit, avec qui il vivoit depuis fort longtemps.
M. le prince de Gonti trouva neuf gros vaisseaux ennemis à l'embouchure, de la Meuse, qui l'attendoient au passage. Un vent forcé les empêcha de l'atteindre, quoique ils y fissent tous leurs efforts. Gependant le Roi reçut des nouvelles de plus en plus favorables de l'abbé de Polignac, de l'assemblée de la noblesse à Varsovie : cet ambassadeur attendoit le prince de Gonti avec une grande confiance. Il avoit été quarante-cinq jours sans recevoir aucunes lettres d'ici : la reine de Pologne, retirée à Dantzicket logée chez le maître de la poste, les interceptoit toutes, et à la fin, pour se moquer de l'abbé de Polignac, lui en envoya toutes les enveloppes. Le prince de Gonti passa le Sund sans obstacle, le roi de Danemark ayant voulu demeurer neutre. Il étoit avec la Reine, le 15, aux fenêtres du château de Gronenbourg à le voir passer. Bart, qui savoit que ce château ne rend point le salut, hésita s'il le feroit, et le donna pourtant de tout son canon ; le château répondit de tout le sien, à cause du prince, qui fit redoubler un second salut, sur ce qu'il apprit de quelques bâtiments légers qui s'étoient approchés de ses frégates que le roi et la reine de Danemark le regardoient passer. Le 17, il se trouva à
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la rade de Copenhague, où le comte de Guldenlew, qui avoit été en France, et plusieurs seigneurs le vinrent saluer, que Bonrepaus, ambassadeur de France en Danemark, lui présenta.
Pendant ce voyage, l'électeur de Saxe ne perdit pas son temps. Le primat lui avoit écrit pour le supplier de ne point troubler leur liberté, et de vouloir bien se retirer de Pologne, puisque le prince de Conti étoit élu et proclamé suivant les lois. L'assemblée de la noblesse de Varsovie avoit établi une garde auprès du corps du feu Roi, pour empêcher qu'on ne l'enlevât et qu'on ne le portât à Cracovie, où il est d'usage que la pompe funèbre et le couronnement du successeur se fassent dans la même cérémonie. L'électeur jugea que tout dépendoit de la force et de la promptitude : il reçut dans un château royal, près de Cracovie, l'hommage des principaux de son parti, qui lui firent jurer les jKicta conventa qu'ils av oient dressés, lui firent livrer le château de Cracovie, et l'y menèrent loger. Dans ce château sont gardés la couronne et tous les ornements royaux , dont il s'empara, après avoir fait enfoncer les portes du lieu où ils étoient. Ensuite on dressa un catafalque dans l'église de Cracovie, comme si le corps du feu Roi y eût été présent; on y fit les mêmes obsèques, et en même temps, l'évêque de Cujavie, assisté de quelques autres, couronna l'électeur de Saxe, en présence des principaux et d'une multitude de son parti. Le primat, contre les droits duquel l'évoque de Cujavie attentoit en tant de façons, aussi bien que contre toutes les lois du royaume, publia un long manifeste contre lui et contre tous les partisans de Saxe, et en même temps des universaux ^ pour convoquer les petites diètes préparatoires à la diète générale, qui devait décider sur la double élection.
Incontinent après, c'est-à-dire le 25 septembre, le prince de Conti arriva à la rade de Dantzick, où l'abbé
i. Des lettres circulaires.
452 LE PRINCE DE CONTl ARRIVE A DANTZIGK. [1697]
de Ghâteauneuf, qui Tattendoit, alla le saluer. La ville s^étoit déclarée saxonne, et ne fit faire aucun compliment au prince de Conti. Peu de Polonois, et encore moins de marque, Tallèrent saluer à bord. Il y demeura à attendre l'ambassade dont on le flattoit, à la tête de laquelle le prince Lubomirski devoit être, et les troupes que le prince Sapieba lui devoit mener. Cependant ceux de Dantzick refusèrent des vivres à nos frégates, et n*en voulurent laisser aucune dans leur port. À la fin, Fambassade de la république vint saluer le prince de Conti sur sa frégate, Tévêque de Plosko à la tête. Lubomirski étoit avec la partie de Tarmée de la couronne qui tenoit pour le prince de Conti, que force Polonois vinrent saluer, et parmi eux Primiski , échanson de la couronne , fort déclaré pour ce parti. L*évêque de Plosko donna un grand repas au prince de Conti, près de l'abbaye d'Oliva, avec tout ce qu'il y eut là de plus distingué des Polonois. Us y burent à la santé de leur roi, qui, n'acceptant pas encore ce titre, leur fit raison à la liberté de la république. Marége, qui étoit à M. le prince de Conti, gentilhomme gascon, et que son esprit et ses saillies avoient fort mêlé avec tout le monde, relevoit à peine d'une grande maladie lorsqu'il s'embarqua avec son maître. Il étoit à ce repas, où on but à la polonoise. Il en fut fort pressé, et se défendoit du mieux qu'il pouvoit. M. le prince de Conti vint à son secours, et l'excusa sur ce qu'il étoit malade; mais ces Polonois, qui, pour se faire entendre, parloient tous latin, et fort mauvais latin, ne se payèrent point de cette excuse, et le forçant à boire, s'écrièrent en furie : BibcU et moriatur, Marége, qui étoit fort plaisant et aussi fort colère, n'en sortoit point quand il le contoit à son retour, et faisoit beaucoup rire ceux qui lui en entendoient faire le récit.
Cependant les lettres de nos deux abbés faisoient tout espérer, et celles du prince de Conti tout craindre. U trouvoit que dix millions ne l'acquitteroient pas des promesses que l'abbé de Polignac avoit faites. G'étoit là-
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dessus que Fabbé comptoit, et ceux qu^il avoit engagés par là Youloient Yoir des espèces à bon escient avant de se comporter de même : cela arrêta tout court le prince Sapieha et Tannée de Lithuanie, qui devoit venir joindre le prince de Conti, qui demeuroit toujours en rade et à tM)rd, bien résolu de ne mettre pied à terre que lorsqu'il verra ^ des troupes à portée et prêtes à le recevoir; mais au lieu d'armée, qui ne fit pas une seule marche vers lui, il ne vit que des Polonois avides, qui le pressoient d'acquitter les promesses immenses que Fabbé de Polignac leur avoit faites. Le désir de réussir dans cette grande affaire, dont il espéroit la pourpre, Favoit aveuglé, et tiré de lui des engagements impossibles, de sorte que, trompé le premier en tout, il trompa le Roi et le prince de Conti. Quoique le primat tint bon avec un parti et des troupes, cantonné dans son château de Lowitz, le manque de vivres, les glaces très-prochaines sur ces mers, ni corps d'armée, ni corps de noblesse en aucun mouvement pour venir recevoir M. le prince de Conti, force déserteurs considérables, faute d'acquitter les promesses de Fabbé de Polignac : c'en étoit plus qu'il ne falloit pour persuader le retour à un candidat plus empressé que n'étoit le prince de Conti, qui pour soi et pour la France faisoit un triste et humiliant personnage, accueilli de personne, aboyé de tous, et n'osant mettre pied à terre dans un parage ennemi, qui lui refusoit des vivres et ne vouloit laisser approcher aucun de ses bâtiments. 11 manda donc au Roi sa résolution et ses raisons. Le Roi les loua tout haut à Monsieur le Prince, et envoya Torcy faire compliment de sa part à M"* la princesse de Conti sur sa douleur de ce qu'elle ne seroit point reine et sur le plaisir de revoir bientôt M. le prince de Conti (on* a vu plus haut ce qu'il en falloit croire de cette joie du Roi) ; et en même temps il envoya ordre aux abbés de Polignac et de Châteauneuf de revenir. Un détachement de trois mille chevaux saxons vînt fort secrètement autour de Fabbaye