‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 32 sur 344 · XXXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVI INTRODUCTION

Mais un chrétien, et qui veut l'être, peut-il écrire et lire l'histoire? Les faits secs, il est vrai, accablent inutilement; ajoutez-y les actions nues des personnages qui y ont eu part, il ne s'y trouvera pas plus d'instruction, et le chaos n'en sera qu'augmenté sans aucun fruit. Quoi donc? les caractères, les intrigues, les cabales de ces personnages pour entendre les causes et les suites des événements ? Il est vrai que sans cela ils demeureroient inintelligibles, et qu'autant vaudroit-il ignorer ce qui charge sans apprendre, et par conséquent sans instruire. Mais la charité peutelle s'accommoder du récit de tant de passions et de vices, de la révélation de tant de ressorts criminels, de tant de vues honteuses, et du démasquement de tant de personnes, pour qui sans cela on auroit conservé de l'estime, ou dont on auroit ignoré les vices et les défauts? Une innocente ignorance n'est-elle pas préférable à une instruction si éloignée de la charité? et que peut-on penser de celui qui, non content de celle qu'il a prise par lui-même ou par les autres, la transmet à la postérité, et lui révèle tant de choses de ses frères, ou méprisables ou souvent criminelles ^

Voilà, ce me semble, l'objection dans toute sa force. Elle disparoîtroit par la seule citation de ce qui a été dit, au commencement de ce discours, de l'exemple du Saint- Esprit ; mais on s'est proposé de la détruire, même sans s'avantager de l'autorité divine, après laquelle il n'est plus permis de raisonner quand elle a décidé, comme on croit qu'elle l'a fait sur la question qu'on agite.

Ne se permettre aucune histoire au deçà de ce que FÉcriture nous en apprend, c'est se jeter dans les ténèbres palpables d'Egypte. Du côté de la religion, on renonce à savoir ce que c'est que tradition, et y renoncer n'implique-t-il pas blasphème? C'est ignorer les dogmes et la discipline, en ignorant les conciles œcuméniques qui ont défini les dogmes et établi la discipline, et mettre sur la même ligne les saints défenseurs de la foi, les uns par leur lumière et leurs travaux, les autres par leur courage et leur martyre, et les

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hérésiarques et les persécuteurs ; c'est se priver de Fadmirable spectacle des premiers siècles de T Église, de Fédification de ses colonnes, de Tinstruction de ses premiers docteurs, de la sainte horreur de la première vie ascétique et solitaire, de la merveille de celte économie qui a établi, étendu et fait triompher FËglise au milieu des contradictions et des persécutions de toutes les sortes, de peur de voir en même temps la scélératesse, la cruauté et les crimes des hérésiarques et de leurs principaux appuis, Tambition, les vices et les barbaries des évoques, et de ceux des plus grands sièges, et de là jusqu'à nous, ce qui s'est passé de mémorable dans FËglise pour le dogme, sur les dernières hérésies, sur la discipline et le culte, de peur de voir le désordre et Fignorance, Favarîce et Fambition de tant et tant des plus principaux membres du clergé. Ce qui résulteroit de cette ignorance est plus aisé à penser qu'à représenter : tout en est palpable, et saute de soi-même aux yeux.

Si donc il ne paroît pas sensé de ne vouloir pas être instruit de ces choses, qui intéressent si fort un chrétien comme chrétien, comment le pourra-t-on être indépendamment de Fhistoire profane, qui a une liaison si intime et si nécessaire avec celle de FÉghse qu'elles ne peuvent, pour être entendues, être séparées Fune et Fautre ? C'est un mélange et un enchaînement qui, pour une cause ou pour une autre, se perpétue de siècle en siècle jusqu'au nôtre, et qui rend impossible la connoissance d'aucune partie de Fune, sans acquérir en même temps celle de l'autre qui lui répond pour le temps. Si donc un chrétien, à qui tout ce qui appartient à la rehgion est cher à proportion de son attachement pour elle, ne peut être indifférent sur les divers événements qui ont agité FËglise dans tous les temps, il ne peut aussi éviter de s'instruire en parallèle de toute Fhistoire profane,! qui y a un si indispensable et un si continuel rapport. *

Mais mettant même à part ce rapport, puisqu'en effet il se trouve de longs morceaux d'histoire qui n*en ont point

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