‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 322 sur 344 · RETRAITE DE PELLETIER · texte numérisé non relu

RETRAITE DE PELLETIER

parler ailleurs, et qui fut contrôleur général. Pelletier demeura simple ministre d*Ëtat; et comme, hors de se trouver au conseil, il n^avoit aucune fonction, il demeura peu compté par le courtisan , qui l'appela le ministre Claude. Ils se souvenoient encore de celui de Charenton, et en effet Pelletier s'appetoit Claude.

Il eut Tadministration des postes à la mort de M. de Louvois, et le Roi le traita toujours avec tant de confiance et d'amitié, qu'à une maladie que le chancelier Boucherat avoit eue Tannée précédente, il s'étoit laissé assez entendre à Pelletier pour que celui-ci pût compter d'être son successeur. Pelletier étoit droit et vraiment homme de bien ; il fit ses réflexions : il avoit toujours eu dessein de mettre un intervalle entre la vie et la mort, et il comprit qu'un chancelier ne pouvoit plus se retirer. Boucherat, plus qu'octogénaire, tomboit de jour en jour; cela fit peur à Pelletier : il voulut prévenir la vacance. L'affaire de la paix le retenoit; il ne trouvoit pas séant de la laisser imparfaite; mais dès qu'il la vit assurée à peu près, il demanda son congé. Ce fut un débat entre le Roi et lui, qui dura plus de deux mois; il ne l'arracha qu'à grand'peine. Au moins le Roi exigea qu'il le viendroit voir deux ou trois fois tous les ans dans son cabinet par les derrières, et qu'il conservât toutes ses pensions, qui alloient à quatre-vingt mille livres de rente. Il capitula : il s'engagea à venir voir le Roi comme il le desiroit; mais il se débattit tant sur les pensions, qu'il n'en garda que vingt mille livres pour lui et six mille pour son fils, à qui il avoit remis, il y avoit déjà longtemps, une chafge de président à mortier, qu'il avoit achetée étant contrôleur général. En entrant au conseil, d'où il partit pour sa retraite, il tira le duc de Beauvillier dans une fenêtre et la lui confia. Il étoit fort son ami et de M. de Pompone, qui ne la sut que par l'événement, et qui s'écria qu'il l'avoit prévenu; mais Pompone n'étoit pas en même situation : il étoit chargé des affaires étrangères, dont Torcy, son gendre, n'avoit encore que le nom.

La famille de M. Pelletier fut également surprise et

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affligée, mais elle n'y perdit rien : Pelletier conserva tout son crédit, et fit plus pour elle de sa retraite qu'il n'avoit fait jusqu'alors à la cour. Il ne vit exactement personne à Villeneuve que sa plus étroite famille et quelques gens c!e bien. Il passa l'hiver à Paris, avec son fils, dans sa maison, et s'y élargit un peu davantage. Il étoit fort des amis de mon père, et il voulut bien me voir. J'en fus ravi, et j'admirai moins la sérénité tranquille et douce que je remarquai en lui, que son attention à rompre tout discours sur sa retraite et qui sentît l'encens. 11 avoit lors soixante-six ans et une santé parfaite de corps et d'esprit. Il passa toujours les hivers à Paris, où je le voyois de temps en temps, et toujours avec plaisir et respect pour sa vertu, et tout le reste de l'année à Villeneuve, et soutint sa retraite avec une grande sagesse et une grande piété. Il avoit épousé une Fleuriau, veuve d'un président de Fourcy, qu'il avoit perdue il y avoit longtemps. M"* de Châteauneuf, femme du secrétaire d'État, étoit fille du premier mariage de sa femme, laquelle avoit un frère d'âge fort disproportionné d'elle, qui étoit M. d'Armenonville; M. Pelletier le fit travailler sous lui, et lui procura une charge d'intendant des finances; il a été fort connu dans le monde, et j'aurai occasion d'en parler.

M. Pelletier, outre eon fils aîné, en eut deux autres, et deux filles, mariées à M. d'Argouges et à M. Aligr«, maîtres des requêtes tous deux. De sa retraite il fit le premier conseiller d'État, l'autre président à mortier, tous deux fort jeunes, et un de ses fils évêque d'Angers, puis d'Orléans, quoique éborgné jeune d'une fusée à une fenêtre de l'hôtel de ville, au feu de la Saint-Jean; l'autre fut supérieur des séminaires de Saint-Sulpice. C'étoit un cafard, qui en bannit la science et y mit tout en misérables minuties. Il usurpa du crédit à force de molinisme, et eut souvent part aux grâces ecclésiastiques. Il étoit lourde dupe et dominoît fort le clergé. C'étoit un animal si plat et si glorieux, qu'il disoit quelquefois à ses jeunes séminaristes, qu'il malmenoit pour des riens : « Mais vous autres,

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à qui croyez-vous donc avoir affaire? Savez-vous que je suis fils d'un ministre d'État et contrôleur général, et frère d'un évêque et d'un président à mortier? » et avec cela il croyoit avoir tout dit.

Le Roi ne remplit point la place de ministre, et donna le soin des postes à M. de Pompone. Peu de jours après, voyant au conseil des dépêches de Rome qui ne ressembloient pas à celles qu'il avoit accoutumé de recevoir du cardinal de Janson, qui, après sept ans de séjour fort utile, ne faisoit qu'en arriver, le Roi se mit sur ses louanges, et ajouta qu'il regardoit comme un vrai malheur de ne pouvoir pas le faire ministre. Torcy, qui avoit porté les dépêches, mais sans s'asseoir ni opiner encore, crut faire sa cour de dire, entre haut et bas, qu'il n'y avoit personne plus propre que lui, et que dès qu'il avoit le bonheur d'en être estimé capable par le Roi, il ne voyoit pas ce qui pouvoit l'empêcher de l'être. Le Roi, qui l'entendit, répondit que lorsqu'à la mort du cardinal Mazarin il avoit pris le timon de ses affaires , il avoit en grande connoissance de cause bien résolu de n'admettre jamais aucun ecclésiastique dans son conseil, et moins encore les cardinaux que les autres, qu'il s'en étoit bien trouvé et qu'il ne changeroit pas. Il ajouta qu'il étoit bien vrai qu'outré la capacité, le cardinal de Janson n'auroit pas les inconvénients des autres, mais que ce seroit un exemple, qu'il ne le vouloit pas faire, ce qui ne l'empêchoit pas de regretter de ne l'y pouvoir faire entrer. Je l'ai su de Torcy même, et longtemps auparavant, de M. de Beauvillier et de M. de Pontchartrain père.

Le comte de Portland fut destiné à l'ambassade de France, le comte de Tallart à celle d'Angleterre, Bonrepaus à celle de Hollande, qui fut relevé en Danemark par le comte de Chamilly, neveu du lieutenant général. Quelque temps après, Villars, commissaire général de la cavsderie, fils du chevalier de l'ordre, fut choisi pour envoyé à Vienne; Phély peaux, maréchal de camp, à Cologne; des AUeurs, à Berlin ; du Héron, colonel de dragons, à Wol-

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fenbuttel; d*Iberyille, à Mayence. Bonrepausse prétendoit gentilhomme du pays de Foix ; il avoit passé sa vie dans les bureaux de la marine. M. de Seignelay s'en servoit avec confiance, et quoique Toncle et le neveu ne fussent pas toujours d'accord, M. de Groissy lui donna aussi la sienne. Un traité de marine et de commerce que, pendant la paix précédente, il alla faire en Angleterre, où il réussit fort bien, le fit connoître à Groissy. Il y demeura longtemps à reprises, et en homme d'esprit et de sens, se procuroit des occasions de faire des voyages à la cour, où il fit valoir son travail. Get emploi le décrassa : il continua à travailler sous M. de Seignelay, puis sous M. de Pontcbartrain, mais non plus sur le pied de premier commis. Il obtint permission d'acheter une charge de lecteur du Roi, pour en avoir les entrées et un logement à Versailles; il s'y étoit fait des amis de ceux de M. de Seignelay, et d'autres encore ; il étoit honnête homme, et fort bien reçu dans les maisons les plus distinguées de la cour : tout cela l'aida à prendre un plus grand vol, et il réussit toujours dans ses ambassades. G'étoit un très-petit homme, gros, d'une figure assez ridicule, avec un accent désagréable, mais qui parloit bien, et avec qui il y avoit à apprendre, et même à s'amuser. Quoique il ne se fût pas donné pour un autre, il étoit sage et respectueux. Il avoit

. fort gagné chez M. de Seignelay pendant la prospérité de la marine. 11 étoit riche et entendu, fort honorable, et toutefois ménageoit très-bien son fait. Il étoit frère de d'Usson, lieutenant général, qui n'étoit pas sans mérite à la guerre, où il a passé toute sa vie ; point mariés tous deux.

\ Ils prirent soin d'un fils de leur frère aîné, qui étoit

, demeuré dans son pays de Foix, et dont on n'a jamais ouf parler; ce neveu s'appeloit Bonac, dont j'aurai occasion de parler.

Des Âlleurs étoit un Normand de fort peu de chose, fait à peindre et de grande mine, qui lui avoit fort servi en sa jeunesse. 11 avoit été longtemps capitaine aux gar-

' des, et servit toute cette guerre de major général à l'ar-

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