‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 85 sur 344 · RÉPRIMANDE À MON PÈRE · texte numérisé non relu

RÉPRIMANDE À MON PÈRE

nal, tout grand homme qu'il étoit, en trembla jusqu'à ce que les premières apparences de fortune l'enhardirent à joindre le Roi. Voilà un échantillon de ce roi foible et gouverné par son premier ministre, à qui les Muses et les écrivains ont donné bien de la gloire qu'ils ont dérobée à son maître, comme l'opiniâtreté et tous les travaux du siège de la Rochelle et l'invention et le succès inouï de sa digue si célèbre, tous uniquement dus au feu Roi.

Si le Roi savoit bien aimer mon père, aussi savoit-il bien le reprendre, dont mon père m'a raconté deux occasions. Le duc de Rellegarde, grand écuyer et premier gentilhomme de la chambre, étoit exilé ; mon père étoit de ses amis et premier gentilhomme de la chambre aussi, ainsi que premier écuyer, et au comble de sa faveur. Cette dernière raison et ses charges exigeoient une grande assiduité, de manière que, faute d'autre loisir, il se mit à écrire à M. de Bellegarde en attendant que le Roi sortît pour la chasse. Gomme il finissoit sa lettre, le Roi sortit, et le surprit comme un homme qui se lève brusquement et qui cache un papier. Louis XIII, qui de ses favoris plus que de tous autres vonloit tout savoir, s'en aperçut, et lui demanda ce que c*étoit que ce papier qu'il ne vouloit pas qu'il vît. Mon père ftit embarrassé, pressé, et avoua que c'étoit un mot qu'il écrivoit à M. de Rellegarde. « Que je voiel » dit le Roi; et prit le papier et le lut. « Je ne trouve point mauvais, dit-il à mon père après avoir lu, que vous écriviez à votre ami, quoiqu'en disgrâce, parce que je suis bien sûr que vous ne lui manderez rien de mal à propos; mais ce que je trouve très-mauvais, c'est que vous lui manquiez au respect que vous devez à un duc et pair, et que, parce qu'il est exilé, vous ne lui écriviez pas Monseigneur; » et déchirant la lettre en deux : « Tenez, ajouta-t-il, voilà votre lettre ; elle est bien d'ailleurs, refaites-là après la chasse, et mettez Monseigneur^ comme vous le lui devez. » Mon père m'a conté que, quoique bien honteux de cette réprimande, tout en marchant devant du monde, il s'en étoit tenu quitte à bon marché, et qu'il mouroit de peur de pis pour

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avoir écrit à an homme en profonde disgrâce et qui no put revenir dans les bonnes grâces du Roi.

L'autre réprimande fut sur un autre article , et plus sérieuse. Le Roi étoit véritablement amoureux de M"* d*Hautefort. Ualloit plus souvent chez la Reine à cause dVUe, et il y étoit toujours à lui parler. Il en entretenoit continuellement mon père, qui vit clairement combien il en étoit épris. Mon père étoit jeune et galant, et il ne comprenoit pas un roi si amoureux, si peu maître de le cacher, et en môme temps qui n'alloit pas plus loin. Il crut que c'étoit timidité; et, sur ce principe, un jour que le Roi lui parloit avec passion de cette fille, mon père lui témoigna la surprise que jo viens d'expliquer, et lui proposa d'être son ambassadeur et do conclure bientôt son affaire. Le Roi le laissa dire, puis prenant un air sévère : « Il est vrai, lui dit-il, que je suis amoureux d'elle, que je le sens, que je la cherche, que je parle d'elle volontiers et que j'y pense encore davantage; il est vrai encore que tout cela se fait en moi malgré moi, parce que je suis homme, et que j'ai cette foiblesso; mais îlus ma qualité de roi me peut donner plus do facilité à mo ïitisfaire qu'à un autre, plus je dois ôtro en garde contre U péché et le scandale. Je pardonne pour cette fois à votre jeinesse, mais qu'il ne vous arrive jamais de mo tenir un p»eil discours si vous voulez que je continue à vous ainer. » Ce fut pour mon père un coup do tonnerre ; les écëlles lui tombèrent des yeux : l'idéo de la timidité du Roiians son amour disparut à l'éclat d'une vertu si pure et si triomphante. C'est la même que le Roi fit dame d*atour de la -leine, et que sous ce prétexte il fit appeler M"*d'Hautefort,qui à la fin fut la seconde femme du dernier maréchal ds Schomberg, duc d'Halluyn, qui n'en eut point d'enfaris; et c'est depuis eUe que les dames d'atour filles ont été appelées Madame,

Mon )ère fut heureux dans plusieurs do ses différentes sortes de domestiques, qui firent des fortunes considé-' râbles. Tourville, qui étoit un de ses gentilshommes, et celui par qui, à la journée des Dupes, il envoya dire au

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