AVEC MON PÈRE
Prince témoigna à mon père toute sa reconnoissance de ce qu'il avoit voulu faire pour lui. Mon père se tint sur la négative et sur une entière ignorance jusqu'à ce que Monsieur le Prince îui dit que c'étoit du Roi même qu'il le savoit, et cela lia entre eux une amitié qui n'a fini qu'avec la vie de ce prince de Condé, mais qu'il ne transmit pas à sa famille.
Entre d'autres sortes de domestiques de mon père, il eut un secrétaire dont le fils, connu sous le nom de du Fresnoy, devint dans les suites un des plus accrédités commis de M. de Louvois, et qui n'a jamais oublié d'où il étoit parti. Sa femme fut cette M"* du Fresnoy si connue par sa beauté conservée jusque dans la dernière vieillesse, pour qui le crédit de M. de Louvois fit créer une charge de dame du lit de la Reine, qui a fini avec elle, parce qu'avec la rage de la cour elle ne pouvoit être dame et ne vouloit pas être femme de chambre.
Il eut encore deux chirurgiens domestiques qui se rendirent célèbres et riches : Bienaise, par l'invention do l'opération de l'anévrisme ou de l'artère piquée ; Arnaud, par celle des descentes. Sur quoi je ne puis me tenir de raconter que depuis qu'il fut chez lui, et devenu considérable dans son métier, un jeune abbé fort débauché alla lui en montrer une qui l'incommodoit fort dans ses plaisirs. Arnaud le fit étendre sur un lit de repos pour le visiter, puis lui dit que l'opération étoit si pressée qu'il n'y avoit pas un moment à perdre, ni le temps de retourner chez lui. L'abbé, qui n'avoit pas compté sur rien de si instant, voulut capituler ; mais Arnaud tint ferme, et lui promit d'avoir grand soin de lui. Aussitôt il le fait saisir par ses garçons, et avec l'opération de la descente lui en fit une autre, qui n'est que trop commune en Italie aux petits garçons dont on espère de belles voix. Voilà l'abbé aux beaux cris, aux fureurs, aux menaces. Arnaud, sans s'émouvoir, lui dit que s'il vouloit mourir incessamment qu'il n'avoit [qu'à] continuer ce vacarme, que s'il vouloit guérir et vivre il falloit surtout se calmer et se tenir dans une grande tranquillité. Il guérit, et vouloit tuer Arnaud, qui
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s'en gara bien, et le pauvre abbé eil fut pour ses plaisirs.
Deux des quatre premiers valets de chambre durent leur fortune à mon père : Bontemps, dont le fils, gouverneur de Versailles et le plus intérieur des quatre du Roi, ne Ta jamais oublié; et Nyert, dont le fils n'a rien fait moins que s'en souvenir. Le père de Bontemps saignoit dans Paris, et avoit très-bien saigné mon père ; Louis XIII, quelque temps après, eut besoin de l'être, et ne se fioit pas à son premier chirurgien, dont la main étoit appesantie. Mon père lui produisit Bontemps, qui continua à saigner le Roi, et que mon père fit premier valet de chambre. Le père de Nyert avoit une jolie voix, savoit la musique, et jouoit fort bien du luth. M. de Mortemart, premier gentilhomme de la chambre, qui en 1663 devint duc et pair, l'avoit pris à lui, et le mena au voyage de Lyon et de Savoie, oii mon père l'entendit plusieurs fois chez M. de Mortemart.
Les diverses ruses suivies de toutes les difficultés militaires que le fameux Charles-Emmanuel avoit employées au délai d'un traité et à l'occupation de son duché de Savoie, l'avoient mis en état de se bien fortifier à Suse, d'en empêcher les approches par de prodigieux retranchements bien gardés, si connus sous le nom des barricades de Suse, et d'y attendre les troupes impériales et espagnoles, dont l'armée venoit à son secours. Ces dispositions, favorisées par les précipices du terrain à forcer arrêtèrent le cardinal de Richelieu, qui ne jugea pas à propos d'y risquer les troupes, et qui emporta l'avis de tous les généraux à la retraite. Le Roi ne la put goûter. Il s'opiniâtra à chercher des moyens de vaincre tant et de si grands obstacles naturels et artificiels, auxquels le duc de Savoie n'avoit rien épargné. Le cardinal, résolu de n'y pas commettre l'armée, empêchoit les généraux d'y donner aucun secours au Roi, qui, s'irritant des difficultés, ne chercha plus les ressources qu'en soi-même.
Pour le dégoûter, le cardinal y ajouta Findustrie : il fit en sorte que, sous divers prétextes, le Roi étoit laissé fort seul tous les soirs, après s'être fatigué toute la journée à