‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 92 sur 344 · MON PÈRE PRIVÉ DE LA CHARGE · texte numérisé non relu

MON PÈRE PRIVÉ DE LA CHARGE

roit le nom à son choix, afin que celui à qui elle donneroit cet office de la couronne, mon père ou un autre, lui en eût Tobligation entière, et qu'elle pût s'acquérir une créature considérable par ce grand bienfait à l'entrée de sa régence. Ghavigny n'ignoroit pas que l'aversion que la Reine avoit pour le Roi s'étendoit à tout ce qu'il aimoit, même sans autre cause, et qu'avec ce détour mon père ne seroit point grand écuyer. La comtesse d'Hareourt, quoique nièce du cardinal de Richelieu, avoit depuis longtemps trouvé grâce devant elle, et les moyens de se mettre intimement bien avec elle, ce qui a duré jusqu'à sa mort. Elle fut bien avertie, et le comte d'Hareourt fut grand écuyer.

À cette nouvelle on peut juger de l'indignation de mon père ; la Reine lui étoit trop respectable, et Ghavigny trop vil : il envoya appeler le comte d'Hareourt. Les exploits et la valeur de celui-ci mettoient sa réputation au-dessus du refus d'un combat particulier, dont la cause étoit si odieuse. Il avertit la Reine, qui leur envoya à chacun un exempt des gardes du corps. Elle n'oublia rien pour apaiser, ou plutôt pour tromper mon père. Les amis communs s'entremirent; tout fut inutile, et mon père, sans s'emporter, persévéra toujours à vouloir tirer raison de cette iniquité l'épée à la main. Il n'y put parvenir, et les exempts des gardes du Roi demeurèrent auprès d'eux fort longtemps et tant qu'ils furent à portée l'un de l'autre. Désespérant enfin de se pouvoir satisfaire, mon père s'en alla à Blaye, et mit en vente la seule charge qui lui restoit, qui étoit celle de pre* mier écuyer.

Lors de ce grand vacarme, qui fit tant de bruit dans le monde, du commerce et des intelligences de la Reine avec TEspagne, où la Reine, par Tordre du Roi, fut fouillée jusque dans son sein, au Val-de-Grâce, par le chancelier Seguier^ qui par sa politique conduite en cette occasion s'assura pour toujours de la faveur de la Reine sans se commettre avec le Roi ni avec le cardinal de Richelieu, tout ce qui étoit le plus alors dans la confidence prit la fuite ou fut chassé.

DB GRAND ÉCUTER. (f7

M** de Senecey, sa dame d'honneur, la fut chez elle à Randan en Auvergne, et M** de Brassac, tante paternelle de M. de Montausîer, fut mise en sa place. M** de Ghevreuse s'enfuit en Flandres ; et Berînghen, premier valet de chambre du Roi après son père, se sauva à Bruxelles. G*étoit un homme d'esprit et d'intrigue, et le plus avant de tous dans celle-là, parce qu'il étoit sur le pied qu*on pouvoit se fier à son secret et à sa parole.

Dès que la Reine fut veuve et régente, son premier soin fut de rappeler et de récompenser ses martyrs. M"' de Ghevreuse accourut, comptant tout gouverner, et y fut trompée. M"* de Brassac fut congédiée, et M"* de Senecey rétablie, et pour dédommagement, la comtesse de Fleix, sa fille, eut sa survivance : elles jouirent toutes deux de toute la confiance et de la plus intime faveur de la Reine le reste de sa vie, devinrent duchesses, et avec elles, M. de Foix, fils de la comtesse de Fleix, duc et pair.

Berînghen reçut à Bruxelles un courrier de la Reine, et arriva auprès d'elle dans tous les premiers jours de sa puissance. Il fut de tous le plus prodigieusement récom*pensé : je dis avec raison prodigieusement.

Henri IV, tout au commencement de son règne, lors très-mal affermi^ passoit pays à cheval avec une trèspetite suite, et s'arrêta chez un gentilhomme pour faire repaître ses chevaux, manger un morceau, et gagner pays : c'étoit en Normandie, et il ne le connoissoit point. Ge gentilhomme le reçut le mieux qu'il put dans la surprise, et le promena par sa maison en attendant que le dîner fût prêt. 11 étoit curieux en armes, ot en avoit une chambre assez bien remplie. Henri IV se récria sur la propreté dont elles étoient tenues, et voulut voir celui qui en avoit le soin. Le gentilhomme lui dît que c'étoit un : Hollandois qu'il avoit à son service, et lui montra le père de Beringhen. Le Roi le loua tant et dit si souvent qu'il ' seroit bien heureux d'avoir des armes aussi propres, que quelques-uns de sa suite comprirent qu'il avoit envie du Hollandois, et le dirent au gentilhomme. Gelui-ci, ravi ÙX

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