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22 DUC d'orléans gesse de se mêler de rien. [1706]
ce point, et si fortement manifesté combien peu l'événement imminent lui pouvoit être imputé, il consentit à demeurer; mais en même temps il s'expliqua qu'il ne se mèleroit plus du tout iu commandement de Tarmée, jusque-là même qu'il refusa de donner l'ordre, et qu'il renvoya tout à Marsin, à la Feuillade, et à quiconque en voudroit prendre le soin. Il l'exécuta de la sorte, sans pouvoir être ramené. Le fin d'une opiniâtreté si funeste étoit la folle espérance, uniquement fondée sur la grandeur du désir, que le prince Eugène n'oseroit attaquer les lignes, que se retirant ainsi, Turin seroit pris, non par l'armée du duc d'Orléans, non par sa victoire, non par son fait, mais par le siège et les lignes dont la Feuillade avoit eu la direction comme général, et par conséquent n'en partageroit la gloire avec personne. Tel est le vrai fait, qui soutenu de captieuses raisons, et soutenu de tout le feu d'une bouillante et puissante jeunesse, asservit Marsin, et finit par égorger la France. Tel fut l'état des choses pendant les trois derniers jours de ce siège désastreux. Le duc d'Orléans, dépossédé par lui-même, souvent chez soi, quelquefois se promenant, écrivit fortement au Roi contre le maréchal, en lui rendant un compte exact de toutes choses, fit lire sa lettre à Marsin, la lui laissa, et le chargea de l'envoyer parle premier courrier qu'il dépêcheroit, n'en voulant plus envoyer lui-même, comme n'étant plus rien dans l'armée.
La nuit du 6 au 7, qui fut le jour de la bataille, quoique il ne se mêlât plus de quoi que ce fût, il ne laissa pas d'être réveillé par un billet qu'on lui apporta d'un partisan qui lui mandoit que le prince Eugène attaquoit le château de Pianezze pour y passer la Doire, qu'il étoit assuré qu'il marcheroit aussitôt après à lui pour l'attaquer. Malgré son dépit et sa résolution, le prince se lève, s'habille à la hâte, va lui-même chez Marsin, qui dormoit tranquillement dans son lit, l'éveille, lui montre le billet qu'il venoit de recevoir, lui propose de marcher aux ennemis à l'heure même, de les attaquer, de profiter de leur surprise et d'un mis-
[1706] DEaNlER REFUS DE MARSIN. 23
seau difficile qu'ils avoient à passer, s'il les trouvoit déjà maîtrçs du château de Pianezze et en marche pour venir sur lui. La supputation du temps et du chemin n'étoit pas douteuse. Saint-Nectaire, longtemps depuis chevalier de Tordre, et fort entendu à la guerre, arriva en ce moment de dehors chez Marsin; il confirma Favis du partisan et appuya Favis du prince ; mai$ il étoit résolu dans les décrets éternels que la France seroit frappée au cœur ce jour même.
Le maréchal fut inébranlable; tout ce qui alloit à sortir des lignes étoit proscrit par la raison secrète que j'en ai expliquée : il maintint que Tavis étoit faux, que le prince Eugène ne pou voit arriver si promptement sur eux, et conseilla à M. le duc d'Orléans de s'aller reposer, sans avoir jamais voulu donner aucun ordre. Le prince, plus piqué et plus dégoûté que jamais, se retira chez lui, bien résolu de tout abandonner aux aveugles et aux sourds qui ne vouloient rien voir ni entendre.
Peu après qu'il fut rentré dans sa chambre, les avis vinrent de toutes parts de l'approche du prince Eugène; il ne s'en ébranla point. D'Estaing et quelques autres ofiiciers généraux qui vinrent chez lui le forcèrent malgré lui démonter à cheval; il s'avança négligemment, au petit pas, le long de la tête du camp. Tout ce qui se passoit depuis quelques jours avoit fait trop de bruit pour que toute l'armée n'en fût pas instruite, jusqu'aux soldats. Son rang, la justesse et la fermeté de ses avis, dont les vieux soldats ne sont pas incapables d'être quelquefois bons juges, ce que plusieurs d'entre eux se souvenoient de lui avoir vu faire àLeuze, à Steenkerque, à Neerwinden, les faisoit murmurer de ce qu'il ne vouloitplus commander l'armée. Comme il passoit donc de la sorte à la tête des camps,, un soldat de Piémont l'appela par son nom, et lui demandii s'il leur refuseroit son épée ; ce mot fit plus que n'avoient pu les officiers généraux qui l'avoient été tirer de chez lui : il répondit au soldat qu'il la lui demandoit de trop bonne grâce pour en être refusé, et mettant à l'instant à
24 TRIPLE DÉSOBÉISSANCE DE LA FEUILLADE. [ITttô]
ses pieds tant de mécontentements si vifs et si justes, il ne pensa plus qu'à secourir Marsîn et la Feuîllade malgré eux-mêmes.
Mais il n'étoit plus possible de sortir des lignes, quand bien même ils y auroient consenti. L'armée ennemie commençoit à paroitre, et s'avança si diligemment que le temps manqua pour achever les dispositions. Marsin,plus mort que vif, voyant ses espérances trompées, abîmé dans les réflexions, qui n'étoient plus de saison^ parut comme un homme condamné incapable de donner aucun ordre à propos. Les vides étoîent grands, dans les lignes : M. le duc d'Orléans envoya chercher les quarante-six bataillons d'Albergotti, gui, sur cette hauteur des Capucins, demeuroient également éloignés et inutiles- contre la place et contre le prince Eugène; mais, la Feuîllade, bien plus craint et obéi que le prince, avoît défendu à Albergotti de bouger, et il ne bougea malgré les ordres réitérés de M. le duc d'Orléans. Il y renvoya encore les chercher ; en même temps la Feuillade leur envoya défendre de marcher, et ils ne bougèrent encore. Cependant le duc d'Orléans, pour remplir un peu les intervalles de la ligne si dégarnie, y mêla des escadrons avec les bataillons, et la fortifia en affoiblissant sa seconde ligne, comptant toujours que les quarante-six bataillons d'Albergotti alloient arriver. En attendant, il envoya hâter d'autres troupes un peu éloignées de passer un petit pont et de venir à lui garnir les lignes; mais là Feuillade, encore poussé de je ne sais quel démon, et qui sut cet ordre,, s'en alla lui-même se mettre sur ce petit pont et les arrêter. La désobéissance fut telle que M. le duc d'Orléanjs ayant Lui-même commandé à un officier qui menoit un escadron du régiment d'Anjou de le faire marcher, il le refusa, sur quoi le prince lui balafra le visage et le fit idire au Roi.
L'attaque, commencée sur les dix heures du matin, fut poussée avec une incroyable vigueur, et soutenue d'abord de même. Langallerie, qui avoit fort servi le prince Eugène dans la marche, ne lui fut pas moins utile dans l'action : il
perça le premier, par des intervalles que le petit nombre de nos troupes laissoit ouvertes *. Le prince Eugène y courut avec des troupes; d'autres intervalles, où on ne put suffire, donnèrent entrée à d'autres troupes. Marsin, vers le milieu du combat, reçut un coup qui lui perça le basventre et lui cassa les reins, et pris* en même temps et conduit en une cassine éloignée. La Feuillade couroit éperdu partout, s' arrachant les cheveux et incapable de donner aucun ordre. Le duc d'Orléans les donna tous, mais fort mal obéi. Il fit des merveilles, toujours dans le plus grand feu, avec un sens froid* qui voyoit tout, qui distinguoit tout, qui le conduisoit partout où il avoit le plus à remédier et a soutenir par son exemple, qui animoit les officiers et les soldats. Blessé d'abord assez légèrement vers la hanche, ensuite près du poignet dangereusement et très-douloureusement, il fut inébranlable. Voyant que tout commençoit à s'ébranler, il appeloit les officiers par leur nom, animoit les soldats de la voix, et mena luimême les escadrons et les bataillons à la charge. Vaincu enfin par la douleur et affoibli par le sang qu'il perdoit, il fut contraint de se retirer un peu pour se faire panser. A peine en donna-t-il le temps, et retourna où le feu étoit le plus vif. Mais le terrain, l'ordre, la discipline, tout sembloit de concert pour confondre les François.
Trois fois le Guerchois, avec sa brigade de la vieille marine, avoit repoussé les ennemis avec beaucoup de carnage, encloué leur canon, et trois fois réparé la bataille, lorsqu' affoibli par tout ce qu'il avoit perdu d'officiers et de soldats, il manda à la brigade voisine, qui le devoit soutenir, de s'avancer pour faire front avec la sienne, et l'empêcher d'être débordée par un plus grand nombre de bataillons frais, qu'il voyoit venir à lui pour la quatrième fois. Cette brigade et son brigadier, desquels il faut ensevelir la mémoire, le refusèrent tout net.