CARACTÈRE ET CONDUITE DE D'ANTIN
des postes à je ne sais plus quel siège, et trouva d'Àntin dans un assez avancé. Le voilà à faire ses grands rires, qui lui cria : « Comment, d'Antih, te voilà ici et tu n'es pas encore mort I » Gela fut avalé avec tranquillité, et sans changer de conduite avec ces deux princes, qu'il voyoit très-familièrement. La Feuillade, fort envieux et fort avantageux, lui fit une incartade aussi gratuite que ces deux-là. 11 étoit à Meudon, à deux pas de Monseigneur, dans la même, pièce. Je ne sais sur quoi on vint à parler de grenadiers, ni ce que dit d'Antin, qui forma une dispute fort légère, et plutôt matière de conversation. Tout d'un coup : « C'est bien à vous, lui dit la Feuillade en élevant le ton, à parler de grenadiers, et où en auriez-vous vu? » D'Antin voulut répondre : « Et moi, interrompit la Feuillade, j'en ai vu souvent en des endroits dont vous n'auriez osé approcher de bien loin. » D'Antin se tut, et la compagnie resta stupéfaite. Monseigneur, qui l'entendit, n'en fit pas semblant, et dit après que, s'il avoit témoigné l'avoir ouï, il n'avoit plus de parti à prendre que celui de faire jeter la Feuillade par les fenêtres, pour un si grand manque de respect en sa présence. Cela passa doux comme lait, et il n'en fut autre chose. En un mot, il étoit devenu honteux d'insulter d'Antin.
Il faut convenir que c'étoit grand dommage qu'il eût un défaut si infamant, sans lequel on eût peut-être difficilement trouvé un homme plus propre que lui à commander les armées : il avoit les vues vastes, justes, exactes, de grandes parties de général, un talent singulier pour les marches, les détails de troupes, de fourrages, de subsistances, pour tout ce qui fait le meilleur intendant d'armée, pour la discipline, sans pédanterie et allant droit au but et au fait, une soif d'être instruit de tout, qui lui donnoit une peine infinie et lui coûtoit cher en espions. Ces qualités le rendoient extrêmement commode à un général d'armée; le maréchal de Villeroy et M. de Vendôme s'en, sont très-utilement servis. Il avoit toujours un dessinateur ou deux, qui prenoient tant qu'ils pouvoient les plans des
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pays, des marctîes, des camps, des fourrages et de ce qu'ils pouYOient de Tarraée des ennemifi. Avec tant de vues, de soins, d'appMcations différeates à la cour et à la guerre, toujours à soi, toujours la tête Kbre et fraîche, despotique sur son corps et sur son espnt, d'une société charmante, sans tracasserie, sans embarras, avec de la gaieté et un agrément tout particulier, affable aux officiers, aimable aux troupes, à qui il éstoit prodigue avec art et avec goût, naturellement éloquent et parlant à chacun sa propre langue, aisé en tout, aplanissant tout, fécond en expédients et capable à fond de toutes sortes d'affaires, c'étoit un homme certainement très-rare. Cette raison m'a fait étendre sur lui, et il est bon de faire connoître d'avance ce courtisan, jusqulci si délaissé, qui va devenir un personnage pour le reste de sa vie. Fait et demeuré comme il étoit, il n'est pas surprenant qu'il ait eu autant d'envie de s'accrocher aux NoaiUes. Le surprenant est que sa mère y ait non-seulement consenti, mais qu'elle l'ait désiré plus que lui encore, avec sa retraite et sa dévotion véritable, pour se rapprocher M"* de Maintenon, qu'elle avoit tant de raisons de haïr et de se la croire irréconciliable. Elle lui écrivit plusieurs lettres flatteuses à Foccasion de ce mariage; elle n'en reçut que des réponses sèches, et néanmoins fit tout pour le conclure, dans le dessein de lui plaire, tant sont fortes les chaînes du monde, auquel trop souvent on croit de bonne foi avoir entièrement renoncé, et que cependant, malgré tout ce qu'on en a éprouvé, il se trouve qu'on y tient encore.
* D'Ântin, qui avoit bien plus de sens que de valeur et d'honneur, n'avoit jamais ni espéré ni désiré de voir sa mère succéder à M*"* de Maintenon. Gomme son intérêt là-dessus n'aveugloit point son esprit, il en avoit trop pour n'en pas sentir la chimère ; et si, par impossible, la chimère eût réussi, il voyoit trop clair dans sa plus étroite famille pour ignorer que ce ne seroit pour lui qu*un resserrement et un appesantissement de chaînes Saint-Suon. v. 18
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qui le rendroient plus esclave des enfants de sa mère, qui tireroient tout le fruit de ce retour, sans qui il ne pourroit rien espérer d'une femme qui n'avoit jamais eu pour lui d'amitié ni d'estime, et dont le cœur n'étoit occupé que des fruits de son péché, quelque violence que la dévotion lui fit à son égard et au leur. Il comprenoit donc qu'avec le Roi de plus dans la balance, et la dissipation que la dévotion trouveroit en ce retour, il ne feroit que ramasser à peine les miettes qui tomberoient de dessus leur table. 11 sentoit encore avec justesse, et ne s'y trompa pas, la cause de l'utilité de tous ses soins jusqu'alors; que M" de Maintenon étoit un obstacle implacable et invincible à toute fortune du fils légitime de son ancienne dame et maîtresse, laquelle n'étant plus, il se flattoit d'arriver enfin, sans que cette ennemie régnante s'y opposât plus, et de voler enfin de ses propres ailes, sans être obligé à un vil emprunt des enfants de sa mère, dont il sentoit toute la honte, mais dont jusqu'alors il éprouvoit la nécessité. Le deuil épouvantable dont il affecta de s'envelopper, pour leur plaire et pour dissimuler l'aise et le soulagement qu'il ressentoit, ne les put cacher à eui^ ni au monde. Il ne vouloit pas, d'autre part, avoir le démérite de l'afiliction devant l'insensibilité du Roi, ni devant l'ennemie de sa mère. La difficulté d'ajuster deux choses si peu alliables le trahit; et le monde, follement accoutumé à la vénération de M"* de Montespan, ne pardonna pas à son fils, qui en tiroit si gros, de s'être remis sitôt au jeu, sous prétexte de la partie de Monseigneur, de laquelle il étoit. L'indécence des obsèques, et le peu qui fut distribué à ce nombreux domestique qui perdoit tout, fit beaucoup crier contre lui. Il crut l'apaiser par quelques largesses de gascon à quelques-uns des plus attachés. Il porta même à M. du Maine un diamant de grand prix, lui dit qu'il savoit qu'il avoit toujours aimé ce diamant, et qu'il ne pouvoit ignorer qu'il ne lui eût été destiné; M. du Maine le prit, mais vingt-quatre heures après le lui renvoya, par un ordre supérieur. Tout
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cela ne fut rien en comparaison de Taffaire du testament.
On savoit que M"* de Montespan en avoit fait lin, il y avoit longtemps ; elle ne s'en étoit pas cachée, elle le dit même en mourant, mais sans ajouter où on le trouveroit, parce qu^il étoit apparemment dans ses cassettes avec elle ou, comme on n'en doutoit guère, que le P. de la Tour ne l'eût entre les mains. Cependant le testament ne se trouva point, et le P. de la Tour, qui étoit alors dans ses visites des maisons de l'Oratoire, déclara en arrivant qu'il ne l'avoit point, mais sans ajouter qu'il n'en avoit point de connoissance. Cela acheva de persuader qu'il y en avoit un, et qu'il étoit enlevé et supprimé pour toujours. Le vacarme fut épouvantable, les domestiques firent de grands cris, et les personnes subalternes attachées à M"' de Montespan, qui y perdirent tout jusqu'à cette ressource. Ses enfants s'indignèrent de tant d'étranges procédés, et s'en expliquèrent durement à d*Antin lui-même; il ne fît que glisser et secouer les oreilles sur ce à qui * il s'étoit bien attendu : il avoit été au solide, et il se promettoit bien que la colère passeroit avec la douleur et ne lui nuiroit pas en choses considérables.
La perte commune réunit pour un temps M"* la duchesse d'Orléans et Madame la Duchesse. M'* de Saint-Simon à son retour, ni moi en l'attendant, n'allâmes ni ne fîmes rien dire à Monsieur le Duc ni à Madame la Duchesse. La maréchale de Cœuvres, qui pendant son voyage avoit perdu son beau-père et avoit pris le nom de maréchale d'Estrées, arriva bien dolente d'avoir perdu son voyage. Elle essaya d'en profiter au moins auprès des filles de M"* de Montespan. Leur douleur dura assez longtemps; avec elle finit la réunion des deux sœurs, et celle qu'elle avoit produite aussi entre Madame la Duchesse et M"« la princesse de Gonti, et toutes reprirent à l'égard les unes