‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 23 sur 311 · J LA FECILLADE PERDU ET RAPPELÉ · texte numérisé non relu

J LA FECILLADE PERDU ET RAPPELÉ

par conséquent incapable d*apprendre jamais d*autrui, et fort peu de soi-même, parce que l'action chez lui précédoit toujours la réflexion ; brillant sans nulle solidité, dangereux à Texcès à la tête de quelque chose, se piquant surtout de savoir mieux toutes choses que les gens du métier. Ce prince ajouta qu'il le croyoit perdu, de la manière dont le Roi lui en avoit parlé, et dont il lui paroissoit qu'il le connoissoit. Il me dit qu'il avoit fait son possible pour pallier ses fautes, encore qu'elles fussent énormes, et telles que je les ai expliquées, et qu'il ne se fût pas mis en élat de le mériter, mais qu'il avoit cru devoir rendre ce change à son beau-père; que le Roi l'avoit même grondé de l'avoir trop excusé, et que cet article étoit le seul sur lequel il lui eût parlé d'un air aigre et sévère. Il ajouta qu'il avoit laissé la Feuillade en Dauphiné, dans l'espérance que ses lettres, soutenues de ses bons offices à son arrivée, lui en conserveroient le commandement; que Ghamillart, qui n'osoit trop en parler au Roi, l'avoit prié d'y insister, mais qu'il n'avoit osé aller trop avant là-dessus après ce que le Roi lui avoit dit, de manière qu'il étoit persuadé, que la Feuillade alloit être rappelé. Diverses autres conversations semblables m'instruisirent à fond, et je ne laissai pas de l'être aussi par quelques-uns des officiers généraux et particuliers, à leur arrivée de cette armée.

Il faut achever tout de suite ce qui la regarde. On ne fut pas longtemps à quitter toute pensée de retour en Italie. On ne songea plus qu'à une défensive nécessaire vers les Alpes, et à grossir l'armée d'Espagne de ce qui se tireroit de celle-ci, pour essayer d'y recouvrer quelque supériorité. Peu de jours après ce retour, la Feuillade reçut ordre de revenir, et Givaudan, lieutenant général, de commander en sa place en Savoie et en Dauphiné, avec deux maréchaux de camp sous lui, Valière à Ghambéry, et Muret à Fénestrelle. ,Quelque peu d'apparence qu'il y eût à le laisser à Grenoble, cet ordre lui fut si amer, que pour n'omettre aucune sorte de sottfse, de folie

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et d'audace, il se mit dans la tête de le faire révoquer, dépêcha courriers sur courriers à son beau-père, et s'y cramponna quinze jours durant, jusque-là que le Roi, outré de cette lenteur à lui obéir, et Chamillart, dans le dernier embarras, ne savoit plus que devenir*. Enfin un dernier courrier qu'il lui dépêcha le fit partir, au grand contentement de la ville et de la province, dont il n'avoit pas acquis les cœurs : dès en y arrivant la première fois, il s'étoit brouillé avec le cardinal le Camus, qui, sur une mascarade assez étrange qu'il donna, fut sur le point de l'excommunier dans toutes les formes solennelles ; il fallut des ordres réitérés du Roi pour l'en empêcher, et à la Feuillade de se conduire d'une autre sorte.

11 fut plusieurs jours à Paris 'sans oser venir à Versailles. Chamillart obtint enfin du Roi la permission pour lui de le saluer, et même chez M"* de Maintenon, pour éviter la réception publique, et par un reste de traitement de général d'armée, desquels il arriva le dernier. Le lundi 13 décembre, Chamillart, allant travailler avec le Roi chez M"* de Maintenon, l'y mena. Sitôt que le Roi le vit entrer avec son gendre en laisse, il se leva, alla à la porte, et sans leur donner le temps de prononcer un mot, dit à la Feuillade d'un air plus que sérieux : « Monsieur, nous sommes bien malheureux tous deux ; » et dans l'instant tourna le dos. La Feuillade, de dedans la porte, qu'il n'avoit pas eu loisir de dépasser, ressortit sur-le-champ, sans avoir osé dire un seul mot. Jamais depuis le Roi ne lui parla; il fut longtemps même à permettre à Monseigneur de le mener à Meudon, et à souffrir qu'il allât à Marly à cause de sa femme; on remarquoit qu'il détourna toujours les yeux de dessus lui. Telle fut la chute de ce Phaéton. Il vit bien qu'il n'avoit plus d'espérance : il vendit ses équipages; il dit assez publiquement, oubliant apparemment qu'il avoit voulu aller sous Medavid, et ce qu'il avoit dit et écrit là-dessus, qu'après avoir commandé

1. Jusque-là que le Roi était outré de cette lenteur, et que Chamillart ne savait plus que devenir.

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