‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 286 sur 311 · MOT ÉTRANGE DU ROI · texte numérisé non relu

MOT ÉTRANGE DU ROI

qui jusque-là n'avoit dit mot, qu'est-ce que cela me feroit? Est-ce qu'elle n'a pas déjà un fils? et quand il mourroit, est-ce que le duc de Berry n'est pas en âge de se marier et d'en avoir ? et que m'importe qui me succède des uns ou des autres I Ne sont-ce pas également mes petits-fils ? » Et tout de suite avec impétuosité : « Dieu merci, elle est blessée, puisqu'elle avoit à l'être, et je ne serai plus contrarié dans mes voyages et dans tout ce que j'ai envie de faire par les représentations des médecins et les raisonnements des matrones. J'irai et viendrai à ma fantaisie, et on me laissera en repos. » Un silence à entendre une fourmi marcher succéda à cette espèce de sortie ; on baissoit les yeux, à peine osoit-on respirer; chacun demeura stupéfait; jusqu'aux gens des bâtiments et aux jardiniers demeurèrent immobiles. Ce silence dura plus d'un quart d'heure.

Le Roi le rompit, appuyé sur la balustrade, pour parler d'une carpe. Personne ne répondit. Il adressa après la parole sur ces carpes à des gens des bâtiments, qui ne soutinrent pas la conversation à l'ordinaire; il ne fut question que de carpes avec eux. Tout fut languissant, et le Roi s'en alla quelque temps après. Dès que nous osâmes nous regarder hors de sa vue, nos yeux se rencontrant se dirent tout : tout ce qui se trouva là de gens furent pour ce moment les confidents Jes uns des autres. On admira, on s'étonna, on s'affligea, ou haussa les épaules. Quelque éloignée que soit maintenant cette scène, elle m'est toujours également présente. M. de la Rochefoucauld étoit en furie, et pour cette fois n'avoit pas tort; le premier écuyer en pâmoit d'effroi; j'examinois, moi, tous les personnages, des yeux et des oreilles, et je me sus gré d'avoir jugé depuis longtemps que le Roi n'aimoit et ne comptoit que lui, et étoit à soi-même sa fin dernière. Cet étrange propos retentit bien loin au delà de Marly.

Avant d'aller plus loin, j'ai besoin de retourner un moment sur mes pas, pour ne pas oublier une anecdote qui Saint-Simon y. 38

434 ANECDOTE SUR l'ABBÉ DE POLIGNAC, [1708]

auroit dû ôlre écrite dès la fin de 1705 * ou le commencement de 1706 tout au plus tard* : cette transposition au moins servira de préliminaire à une autre plus importante. On se souviendra de ce qui a été dit en son lieu de Tabbé de Polignac, de sa figure, de son caractère, de son brillant à la cour depuis son retour d*exil, et de sa dangereuse galanterie. Je le vis, dès les commencements de ces temps-là, courtiser fort le duc de Chevreuse, le mettre sur des points de science, laisser des queues aux questions pour y revenir, enfin s'introduire chez lui, qui n'étoit pas une chose facile. Cette conduite attira mes réflexions. Le bel air et M. de Chevreuse n'alloient point ensemble, beaucoup moins les allures de l'abbé de Polignac ni de pas un des gens de la cour avec qui il s'étoit particulièrement lié. Je crus voir son dessein ; je crus aussi en apercevoir le danger. Je m'y confirmai de plus en plus, et Je pris enfin la résolution de le montrer à celui qu'il regardoit de plus près. Un soir à Marly, causant avec le duc de Beauvillier au coin de son feu tête à tête, je lui témoignai ma surprise de cette liaison si nouvelle du duc de Chevreuse et de l'abbé de Polignac, si peu faits l'un pour l'autre. M. de Beauvillier me dit que cela étoit tout naturel, que tous deux savoient beaucoup, tous deux gens d'esprit, qu'à Marly on étoit plus rassemblé qu'à Versailles, et qu'on se trouvoit plus souvent chez le Roi à différentes heures, qu'il étoit tout naturel que ce hasard les eût mis aux mains sur quelque question de belles-lettres ou de science, que je savois comme ils étoient l'un et l'autre, que de question en question ils s'étoient accoutumés et plus ' à raisonner ensemble, et que cela avoit formé la liaison.

Je lui dis que cela étoit tout simple de la\part de M. de Chevreuse, mais que, du côté de l'abbé de Polignac, je

Page 1