‹ Mémoires du duc de Sully (volume 2)Chapitre 31 sur 245 · LIVRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-HUITIÈME

Le hasard m'offrit , précisément dans le temps cpie tout ceci se passait, une occasion qui me pa- ^ rut lout-à-fait favorable à l'exécution de la comîission dont je venais d'être chargé auprès de la reine. La manière la plus ordinaire d'accorder des gratifications à cette princesse, c'était ou en créant * • en sa faveur des édits pareils à ceux dont j'ai parlé ci-devant , ou en lui faisant toucher des pots-de- % vin sur des marchés et des traités qu'elle faisait

réussir par la protection qu'elle leur donnait , et c'était toujours par mes mains que ces édits ou ces marchés passaient avant que d'avoir leur effet, soit qu'il fallût nommer , examiner ou autoriser les personnes qui y avaient part.

On vint un jour offrir à la reine quatre-vingt mille livres pour faire rendre un édit qui concernait les officiers des gabelles du Languedoc. Elle envoya d'Argouges 1 me porter l'édit et me faire part de la proposition. Je répondis à d'Argouges que sa majesté pouvait, sans un grand préjudice

1 Florent d'Argouges, trésorier de la maison de la reine; son fils fut premier président du parlement de Bretagne , et mourut conseiller d'état et du conseil royal.

du bien public, lui accorder la grâce qu'elle demandait; mais'que je ne croyais pas que la reine prît bien son temps pour les obtenir, le roi m'ayarit paru si mécontent de quelques-uns des derniers procédés de cette princesse, que je craignais bien qu'il n'eût pas cette complaisance pour elle , si elle ne commençait du moins par l'apaiser ; en qujii je prenais la liberté de lui offrir mes conseils et mes peines, supposé qu'elle crut qu'ils pussent lui être utiles en cette rencontre , comme ils l'avaient été quelques autres fois. La reine accepta et promit tout , tentée par une somme si considérable. Elle crut qu'elle réussirait comme auparavant en écrivant au roi une lettre fort soumise; elle l'écrivit, et m'envoya chercher pour me la faire voir, en se montrant disposée à y changer tout ce que je jugerais à propos.

Jamais démarche ne lui avait tant coûté à faire. Elle avait une si grande aversion pour la marquise de Verneuil , qu'elle daignait à peine prononcer son nom ; mais si quelque chose lui en rappelait l'idée, tous ses gestes, ses mouvemens et son silence même exprimaient au naturel ce qu'elle ne voulait pas dire. Comme il était nécessaire de l'accoutumer à entendre parler de son ennemie, je la mis tout ouvertement sur ce chapitre, et alors elle se soulagea en donnant à la marquise mille épithètes des plus fortes. Elle dit

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