‹ MEMOIRES DU DUCDEROVIGOChapitre 21 sur 44 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

L'empereur avait fait négocier avec le capi-^* taine Maitland depuis le 1 1 juillet jusqu'au 1 5 du même mois, qu'il monta à son bord; il ne s'y rendit qu'après que cet officier eût reçu de son amiral l'autorisation de le recevoir.

Il est arrivé le 26 ou le 27 du même mois en Angleterre, et ce fut le 8 août suivant, à bord du vaisseau à l'honneur duquel il s'était confié, qu'il fut déclaré prisonnier et dépouillé.

On s'est étayé d'une conventicm qui avait été signée à Paris le 2 août ppur rendre nulle une auti^e conventioQ qui avait été faite à Rockefort plus de vingt jours auparavant.

Cette convention du 2vaoût n'est autre chose qu'un arrêt des souverains alliés , qui non seulement en ont obtenu l'exécution , mais encore^ lui on% fait donner un effet rétroactif à bon^, 4^^ flottes anglaises. Si les droits de la posL^ tioiide Vempereur avaient été litigieux, Fappi^:^' que Y on a cherché dans cette convention dti 2 août suffirait pour les étaUif*; car à quoi bon recounr aux dispositions de cet acte , si les Anglais s'étaÂept cru3 ea droit de priver l'eBapepcur de sa liberté ?

On a observé qu'il n'y avait point eu de convention écrite à Rochefort ; cela est vrai , mais peu importe,, les capitulations ou conventions écrites ne sont usitées que lorsqu'il est que»-

DU DUC DE ROVIGO. iîg

lion de remettre une place de guerre, ou de régler le sort d'un corps de troupes.

L'empereur n'était plus qu'un particulier, et

Ton aurait cru faire une injure à celui de qui on

recevait l'hospitalité, que de stipuler quoi que

ce fut. C'est la générosité qui règle les conditions

en pareil cas, et l'honneur qui les exécute.

- D'ailleurs, pour stipuler une convention écrite,

il aurait fallu à M. Maitland un pouvoir, et il

n'avait que l'approbation de son amiral, parce

<ju'il n'était question que de donner passage à

\in particulier ; on verra tout à l'heure combien

M. Maitland était loin de la pensée que cela

finirait ainsi.

En comparant la date de la signification faite à l'empereur par M. le chevalier Bombray avec celle de la convention signée à Paris le 2 août, on voit que le message de M. Bombray ne pouvait pas en être la conséquence , puisqu'il a eu lieu antérieurement, et que, entre son départ de Londres et son introduc?tion chez l'empereur à bord du Bellérophon y il s'est encore passé plusieurs jours ; là réponse de Fempereur à cette signification est du 3i juillet. M. Bombray a donc dû partir dte Londres le 27 ou le 28. Les ministres n'agissaient donc pas en vertu d'une convention passée, et surtout d'une convention passée à Paris le 1 août suivant.

a6o MÉMOIRES

On ne peut donc se défendre de la pensée cj; "ûlC les ministres anglais avaient senti tous les dro- \X& de la position de l'empereur, ainsi que les dai^-atigers qu'il y avait pour eux à violer l'hospitalKi-ité; qu'il avait reçue à bord des vaisseaux britani=r^aiques> où les lois du pays ont aussi leur puissan flice dans des cas de cette espèce ; mais déterminâmes copame ils étaient à faire éprouver à ce prin __«ce le traitement qui lui était préparé depuis lon^^g-^ temps , ils se sont mis à couvert derrière la convention du 2 août, qu'ils faisaient négocier et signer à Paris pendant qu'ils l'exécutaient p ar anticipation. Voilà pourquoi ils avaient tant r ^• commandé l'interdiction de toute communie— â" tion avec la terre.

Ils espéraient sans doute opposer cette coi vention du a août aux reproches dont ils doutaient les suites avant d'avoir fait envisag^^f au parlement ce grand événement sous un poins t de vue conforme à ce qu'ils avaient fait.

C'est aux Anglais à voir si leur dignité n'a pas été outragée dans cette occasion , comme aussi si leurs Ipis n'ont pas été violées. S'ils le reconnaissent , on peut s'en rapporter à eux du soin de repousser sur qui de droit Fppprobre que l'on a voidu leur faire partager.

On ne peut s'empêcfeer de soupçonner un motif de plus à la décision anticipée du gouverjie-

nent anglais. En rapprochant les détails de cette îpoque, il n'est peut-être pas difficile de le saisir.

On se rappelle ce que j'ai dit plus haut , qu'airant le retour de l'île d'Elbe, Fouché avait un bouleversement tout prêt à faire éclater, et qu'il Fut dérangé par cet événement. Après l'abdication du aa juin, il ne négligea rien pour isàre tomber l'empereur dans les mains des Anglais , en retardant méchamment son départ.

En ne faisant remonter ses intelligences avec Wellington qu'à la date qu'il assigne lui-même, c'est-à-dire au 1 5 juin , il est naturel de penser que le général anglais n'aura rien négligé pour entretenir les illusions d'un homme aussi important que l'était Fouché. Il est probable qu'il aura flatté son amour-propre de l'espoir qu'il favoriserait ses projets de gouvernement. Cela eist d'autant plus vraisemblable, que Wellington pouvait être informé qu'en Angleterre on avait déjà pensé au duc d'Orléans.

Il résulte de tout cela que Fouché se flattait de diriger les décisions des souverains alliés. Il était coniplètement leur dupe.

Il avait été témoin du retour d'Egypte comme de celui de l'île d'Elbe. Il en craignait un d'Amérique, si l'empereur parvenait à s'y retirer, et qu'il y apprît que l'exécution des projets de Fouché rencontrait des difficultés. On se rap-

pelle qu'en i8i4 il ne craignit pas de dira à une des sœurs de l'empereur qu'il faillit tuer ce prince pour se sauver.

Je crois même que Fouché avait communiqué ses inquiétudes au gouvernement provisoire, afin qu'à tout événement, il n'en portât pas seul la responsabilité , quelle qu'elle fut ; ce qui m'a donné cette opinion , c'est la réponse que me fit Carnot (je l'ai citée), lorsqu'il me dit que, bien loin de vouloir retenir l'empereur, on voulait prendre des mesures pour ne plus le revoir.

Caulaincourt me conseillait dans le même moment de faire partir l'empereur au plus vite, sans vouloir en dire davantage.

Ce n'est pas trop hasarder, d'après tout cda, que de soupçonner Fouché et son parti d'avoir, comme Talleyrand l'avait déjà fait, demandé le transfert de l'empereur à Sainte-Hélène comme disposition préalable indispensablement nécessaire à la réussite de ce que l'on se proposait de faire en France.

Il croyait encore qu'il était arbitre, et ne se doutait pas qu'il était joué.

U ne pouvait pas faire aux Anglais une proposition qui convînt mieux aux projets qu'ils nourrissaient sur la France. Si le cabinet de Londres avait eu besoin d'un prétexte de plus pour justifier le parti qu'il a pris envers l'empereur, il

I^aurait trouvé dans les observations de Fduché. Ce ministre, qui toute sa vie a mis Tintf igue à la place des vue& d'uti homme d'État , agit dans oette circonstance comme uii insensé, s'il ne le fit pas comme un pervers* Le bon sens naturel aunait dû lui faire remarquer que le moyen le plus sur d'amener les alliés à son projet était de les placer entre la nécessité de s'y rendre et le danger de voir encore l'empereur revenir d'une contrée où il aurait été libre. Il ne savait pas, comme ceux qui ont accompagné l'empereur, combien il était loin de Tidée de repasser jamais en France. Il pouvait, en s'assnrant de cette disposition, supposer toutes celles qui étaient les plus propres à rapprocher les alliés de sa manière particulière de voir les choses; mais sa vanité, le trouble d'une conscience coupable que dominait encore la haine, égarèrent son jugement, au point qu'il ne se réserva rien pour le cas où on lui aurait manqué de parole, ainsi que cela est arrivé.

Il était dans les destinées de la France et de l'empereur d'être les victimes de Fotiché et de ses collaborateurs.

L'empereur partit calme , sans laisser échapper aucun mouvement d'humeur. Il partagea son argent , en grande partie du moins , avec ceux qui l'avaient accompagné. L'état auqiiet

on le réduisait aurait arraché des larmes à un

cœur de bronze.

Il se promenait tous les jours dans l'après-midi

sur le pont du vaisseau, et chaque fois il y reçut ~~

les marques de la plus respectueuse déférence. Je viens de raconter le plus fidèlement qu'il

m'a été possible tout ce qui est parvenu à ma.

connaissance pendant cette laborieuse et longue

carrière de gloire, la plus étonnante qui fiit

jamais.

Le héros est tombé , et les souverains qui se

sont croisés pour le détrôner n'en sont pas à

reconnaître que, s'il n'avait arrêté la marche de

la révolution française, ils auraient tous été

précipités avant lui.

Us ne lui ont tenu aucun compte de ce qu'il avait fait dans l'intérêt de toutes les monarchies, et tel est le malheur de sa situation , qu'elle sera encore abreuvée d'amertumes par les reproches que lui adresseront les peuples mêmes qui ont été coalisés contre lui, lorsqu'ils auront reconnu que les espérances dont on les avait flattés en les appelant aux batailles n'étaient que des pièges que l'on tendait à leur crédulité, afin de les exaspérer contre la France pour abattre son chef.

Ils lui demanderont un compte rigoureux de ce qu'ils attendaient de lui dans l'intérêt de tous,

sans considérer les obstacles qu'on lui a opposés; et comme les hommes sontgénéralement injustes, ils oublieront qu'il abolissait la féodalité dans tout ce qu'il réunissait à son système ou à son pouvoir.

Us lui demanderont pourquoi il avait abandonné la cause des peuples pour embrasser celle des rois y et ils ajouteront que la face du monde entier eût été changée après Austerlitz , Friedland ou Wagram, si l'empereur Napoléon avait encore pu faire tout ce qui aurait été facile au premier consul ou au général Bonaparte (i) , autour duquel les idées les plus généreuses étaient groupées.

On l'appellera tyran , et il lui manqua précisément de savoir l'être; nul ne fit autant de bien et autant d'ingrats.

On exagérera les sacrifices que supporta Thu-

( i ) Après les malheurs de Moscou, l'empereur, étaut à Trianon, me disait un jour, en me parlant de la coalition : « Ah! « voilà le moment du rendez-vous arrivé , je leur en ferais M voir de belles , si je n'étais retenu par des considérations qui «c les intéressent encore plus que moi.

« J'ai ardemment désiré un fils , je l'ai obtenu, et aujoup- « d'hui je sens qu'il me gêne. »

H ne s'expliqua pas davantage , mais il était facile de voir que, sans l'impératrice et son fils, il aurait lancé les peuples contre ceux qui les déchainaient contre lui.

manité ^ on ^'appesantira même sur les guerres qu'il n'a pas été en son pouvoir de détourner, et on ne parlera point du bienfait qu'on lui doit tout entier, celui d'avoir tari les sources des discordes civiles, et arrêté les flots de sang qu'elles coûtaient à la nation.

On sera sévère avec lui , parce que l'on voudra lui faire payer les hommages qu'on lui a rendus. Les reproches les plus vifs lui seront adressés par ceux qui naguère conspiraient continuellement contre son pouvoir et sa vie; ce langage leur sera plus facile que leur justification.

Mais on aura beau l'injurier , sa brillante carrière lui reste ; elle est tout entière l'œuvre de son génie, et ses immortels travaux seront longtemps encore des objets de comparaison difficiles à atteindre pour ceux qui tenteront de l'imiter, en même temps qu'ils seront pour les Français les souvenirs les plus glorieux de leur histoire. Us seront aussi la réponse à tout ce que l'esprit de vengeance ne cesse de lancer contre eux; et lorsque le temps, qui analyse tout, aura désarmé les ressentimens , Napoléon sera présenté au respect de l'histoire comme Thomme des peuples , comme le héros des institutions libérales. On lui tiendra compte alors des efforts qu il tenta pour améliorer la condition humaine ; on concevra les résistances qu'il dut

éprouver; on ne confondra plus une dictature nécessaire avec Fétat légal , un moment de crise avec le régime habituel destiné à la nation. On reconnaîtra enfin que nul n'avait , comme lui, les moyens de la rendre heureuse , et qu'elle l'aurait été sans les guerres dans lesquelles ses ennemis avaient pris soin de le jeter pour l'arrêter dans sa marche.

On ne peut espérer que les glorieuses époques de i8o5, 1807 et 1809 se reproduisent jamais ; Mais si Ton retombe , ce qui n'est pas impossible j dans les désordres qui les avaient précédées, nos neveux décideront si c'était l'empereur qui devait être déporté au-delà des mers, comme un ennemi de leur repos, ou bien ces ' hommes élevés, nourris dans les agitations politiques , qu'il avait eu tant de peine à contenir , et sous les trames desquels il succomba.

L'opinion lui sera alors aussi favorable qu'elle sera sévère pour ces hommes à mouvemens qu'il eut le malheur de présenter chargés de ses bienfaits à la confiance de la nation, et qui, pour venger leurs querelles ou satisfaire un amourpropre désordonné, ont sapé par la base le plus bel édifice de gloire qui fat jamais.

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