‹ Mémoires du général Bon de Marbot (volume 2)Chapitre 34 sur 176 · KOULNIEFF A SIVOTSCHINA · texte numérisé non relu

KOULNIEFF A SIVOTSCHINA

canons s'écouleraient assez promptement par cet unique passage devant les forces considérables de l'armée française, qui pouvait d'un instant à l'autre fondre sur eux du lieu voisin qu'elle occupait, à Biéloé ? Non f... JMais il paraît que le général Koulnieff était hors d'état de faire ces réflexions lorsqu'il plaça son camp sur la rive gauche du ruisseau. On doit donc s'étonner que pour l'établissement de son avant-garde, le général en chef Wittgenstein s'en soit rapporté à Koulnieff, dont il devait connaître les habitudes d'intempérance.

Pendant que la tête de colonne des Russes se portait arrogamment à une aussi petite distance de nous, une grande confusion régnait, non parmi les troupes françaises, mais parmi leurs chefs. Le maréchal Oudinot, homme des plus braves, manquait de fixité dans ses résolutions et passait en un instant d'un projet d'attaque à des dispositions de retraite. Les pertes qu'il venait d'éprouver vers la fm de la journée de l'autre côté du grand marais l'ayant jeté dans une grande perplexité, il ne savait comment faire pour exécuter les ordres de l'Empereur, qui lui enjoignaient de refouler Wittgenstein sur la route de Saint-Pétersbourg, au moins jusqu'à Sebej et Newel. Ce fut donc avec grande joie que le maréchal reçut pendant la nuit une dépêche qui lui annonçait la très prochaine arrivée d'un corps de Bavarois commandés par le général Saint-Gyr, que l'Empereur plaçait sous ses ordres. Mais au lieu d'attendre ce puissant renfort dans une bonne position, Oudinot, conseillé par le général d'artillerie Dulauloy, voulait aller recevoir les Bavarois en faisant rétrograder toute son armée jusqu'à Polotsk !... Cette pensée inexplicable trouva une très vive opposition dans la réunion de généraux convoqués par le maréchal. Le brave général Legrand expliqua que, bien que nos succès de la matinée eussent

été contre-balancés par les pertes de la soirée, rarmée était cependant on ne peut mieux disposée à marcher à l'ennemi ; que la faire battre en retraite sur Polotsk serait ébranler son moral et la présenter aux Bavarois comme une troupe vaincue venant chercher un rel'uge auprès d'eux; enfin que cette pensée seule devait indigner tous les cœurs français. La chaleureuse allocution de Legrand ayant réuni les suffrages de tous les généraux, le maréchal déclara renoncer à son projet de retraite.

11 restait à résoudre une question fort importante. Que fera-t-on dès que le jour paraîtra ? Le général Legrand, avec Tascendant que lui donnaient son ancienneté, ses beaux services et sa grande habitude de la guerre, proposa de profiter de la faute commise par Koulnieff pour attaquer Tavant-garde russe, si imprudemment placée sans appui sur la rive occupée par nous, et de la rejeter dans la Drissa qu'il avait à dos. Cet avis ayant été adopté par le maréchal et tout le conseil, l'exécution en fut confiée au général Legrand.

Le camp de l'armée d Oudinot était situé dans une forêt de grands sapins fort espacés entre eux. Au delà, se trouvait une immense clairière. Les lisières du bois prenaient la forme d'un arc dont les deux pointes aboutissaient à la Drissa. qui figurait la corde de cet arc. Le bivouac des huit bataillons russes se trouvait établi très près de la rivière, en face du gué Quatorze canons étaient en batterie sur le front de bandière.

Le général Legrand, voulant surprendre l'ennemi, prescrivit au général Albert d'envoyer dans chacune des deux parties du bois qui figuraient les côtés de l'arc, un régiment d'infanterie qui, s'avançant vers les extrémités de la corde, devait prendre en flanc le camp ennemi, dès qu'il entendrait la marche d'un régiment de cavalerie; celui-ci, sortant du bois par le centre de l'arc, devait

Page 1