‹ Mémoires du général Bon de Marbot (volume 2)Chapitre 64 sur 176 · DÉFENSE DE POLOTSK · texte numérisé non relu

DÉFENSE DE POLOTSK

devant Polotsk, dont l'aspect dut leur paraître bien changé, tant à cause de l'immense camp retranché nouvellement établi, que par les nombreuses fortifications dont la plaine était couverte. La plus grande et la plus forte était une redoute surnommée la Bavaroise. Tous ceux des malheureux soldats du général de Wrède qui avaient survécu à la maladie du pays demandèrent à défendre cette redoute, ce qu'ils firent avec beaucoup de valeur.

Le combat commença le 17 et dura toute la journée, sans que le maréchal Saint-Cyr pût être forcé dans sa position. Le général Wittgenstein , furieux, attribuant cet échec à ce que ses officiers n'avaient pas assez reconnu le fort et le faible de nos ouvrages défensifs, voulut les examiner lui-même et s'en approcha très courageusement; mais cet acte de dévouement faillit lui coûter la vie, car le commandant Curély, l'un des plus braves et des meilleurs officiers de l'armée française, ayant aperçu le général russe, s'élance sur lui à la tête de l'escadron fourni par le 20* de chasseurs, sabre une partie de son escorte, et poussant jusqu'à Wittgenstein, auquel il met la pointe sur la gorge, il le force à rendre son épée !

Après l'importante capture du général en chef ennemi, le commandant Curély aurait dû se retirer promptement entre deux redoutes et conduire son prisonnier dans le camp retranché; mais Curély était trop ardent, et, voyant que l'escorte du général russe revenait à la charge pour le délivrer, il crut l'honneur français engagé à ce qu'il conservât son prisonnier, malgré tous les efforts des ennemis!... Wittgenstein se trouva donc pendant quel, ques minutes au milieu d'un groupe de combattants qui se disputaient sa personne ; mais le cheval de Curély ayant été tué, plusieurs de nos chasseurs mirent pied à

terre pour relever leur chef, et Wittgenstein , profitant de la confusion produite par cet événement, s'enfuit au grand galop, en ordonnant aux siens de le suivre!...

Cet épisode, bientôt connu de toute l'armée, donna lieu à une controverse des plus vives. Les uns prétendaient que la modération dont Gurély avait fait preuve en ne portant aucun coup au général Wittgenstein devait cesser du moment où les Russes, revenus au combat, étaient sur le point de délivrer leur général, et ils soutenaient que Gurély aurait dû lui passer alors son sabre au travers du corps. Mais d'autres disaient que, du moment où Gurély avait reçu le général ennemi à merci, il n'avait plus le droit de le tuer. Il peut y avoir du vrai dans ce dernier raisonnement; cependant, pour qu'il fût complètement exact, il faudrait que, à l'exemple des anciens chevaliers, le général Wittgenstein se fût constitué prisonnier, secouru ou non secouru; mais il paraît qu'il n'avait pas pris cet engagement, ou bien qu'il y manqua, puisqu'il s'évada dès qu'il en vit la possibilité. En avait-il le droit? G'est une question très difficile à résoudre. Il en est de même de celle relative au droit qu'aurait eu Gurély de tuer Wittgenstein pendant qu'on cherchait à le reprendre. Qu(fi qu'il en soit, lorsque, plus tard, on présenta le commandant Gurély à l'Empereur pendant le passage de la Bérésina, où le général Wittgenstein nous fit éprouver de si grandes pertes. Napoléon dit au chef d'escadrons : « Ge malheur ne fût probablement pas arrivé « si, usant de votre droit, vous eussiez tué Wittgenstein « sur le champ de bataille de Polotsk, au moment où les « Russes cherchaient à l'arracher de vos mains... » Malgré ce reproche, mérité ou non, Gurély devint colonel peu de temps après et officier général en 1814.

Mais revenons à Polotsk, dont les ennemis, repoussés le 17 octobre, renouvelèrent Tattaque le 18, avec des

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