‹ Mémoires du général Bon de Marbot (volume 2)Chapitre 82 sur 176 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Intensité du froid. — Brigandage armé. — Arrivée à Wilna. — Le défilé de Ponari. — Retraite en traîneaux. — Arrivée à Kowno. — Passage de la Vistule.

L'Empereur, en s'éloignant, confia le commandement des débris de l'armée à Murât, qui, dans cette circonstance, se montra au-dessous de sa tâche. Il faut convenir aussi qu'elle était on ne peut plus difficile. Le froid paralysait les facultés morales et physiques de chacun ; la désorganisation était partout. Le maréchal Victor refusa de relever le 2" corps, qui faisait l'arrière-garde depuis la Bérésina, et le maréchal Ney eut beaucoup de peine à l'y contraindre. Chaque matin, on laissait des milliers de morts dans les bivouacs qu'on quittait. Je m'applaudis alors d'avoir, au mois de septembre, forcé mes cavaliers à se munir de redingotes en peau de mouton : cette précaution sauva la vie à beaucoup d'entre eux. Il en fut de même des provisions de bouche que nous avions faites à Borisofî, car, sans cela, il aurait fallu disputer à la multitude affamée des cadavres de chevaux.

Je dirai à ce sujet que M. de Ségur exagère lorsqu'il dit que, pour assouvir leur faim, on vit des malheureux réduits à manger de la chair humaine^ I La route était

' « Des malheureux se précipitèrent dans ces brasiers... leurs « compagnons aflamés les regardaient sans clhoi... il y en eut

suffisamment garnie de chevaux pour que personne ne songeât à se faire anthropophage. Au surplus, on serait dans une grande erreur si l'on croyait que les vivres manquaient totalement dans la contrée, car ils ne faisaient défaut que dans les localités situées sur la route môme, parce que ses environs avaient été épuisés lorsque l'armée se rendait à Moscou; mais comme elle n'avait fait que passer comme un torrent, sans s'étendre sur les flancs, et que depuis cette époque la moisson avait été faite, le pays s'était un peu remis, et il suflisait d'aller ( une ou deux lieues sur les côtés pour retrouver une certaine abondance.il est vrai que les détachements encore en bon ordre pouvaient seuls faire de telles excursions sans être enlevés par des partis de Cosaques qui rôdaient autour de nous.

Je me concertai donc avec plusieurs colonels pour organiser des maraudes armées qui revenaient toujours non seulement avec du pain et quelques pièces de bétail, mais avec des traîneaux chargés de viandes salées, de farine et d'avoine prises dans les villages que les paysans n'avaient pas abandonnés. Cela prouve que si le duc de Bassano et le général Hogendorp, auxquels TEmpereur avait confié, au mois de juin, l'administration de la Lithuanie, avaient rempli leur devoir pendant le long espace de temps qu'ils passèrent à Wilna, ils auraient pu facilement créer de grands magasins; mais il:-> s'étaient surtout attachés à approvisionner la ville, sans s'occuper des troupes.

Le 6 décembre, fintensité du froid s'accrut infiniment, car le thermomètre descendit à près de 30 degrés; aussi cette journée fut-elle encore plus funeste que les précé-

« même qui attirèrent à eux ces corps défigurés et grillés... et il « est trop vrai qu'ils osèrent porter à leur bouche cette rcvolfante « nourriture! » (De Ségur, Histoire de Napoléon.)

Page 1