CHAPITRE XXI
Causes de nos désastres. — Manque d'interprètes. — Confiance aveugle dans la fidélité de nos alliés. — Considérations sur l'incendie de Moscou. — Chiffre de nos pertes. — Témoignage flatteur accordé par l'Empereur au 23« de chasseurs.
Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur les causes qui firent manquer la campagne de Russie.
La principale fut incontestablement l'erreur dans laquelle tomba Napoléon, lorsqu'il crut pouvoir faire la guerre dans le nord de l'Europe avant de terminer celle qu'il soutenait depuis longtemps en Espagne, où ses armées venait d'essuyer de grands revers, à l'époque oii il se préparait à aller attaquer les Russes chez eux. Les troupes vraiment françaises, ainsi disséminées au nord et au midi, se trouvant insuffisantes partout, Napoléon crut y suppléer en joignant à leurs bataillons ceux de ses alliés. C'était affaiblir un vin généreux en y mêlant de l'eau bourbeuse!... En effet, les divisions françaises furent moins bonnes; les troupes des alliés restèrent toujours médiocres, et ce furent elles qui, pendant la retraite, portèrent le désordre dans la Grande Armée.
Une cause non moins fatale de nos revers fut la mauvaise organisation, ou plutôt le manque total d'organisation des pays conquis. Car, au lieu d'imiter ce que nous avions fait pendant les campagnes d'Austcrlitz, léna et Friediand, en établissant dans les pays dont
Tarmce s'éloignait de petits corps de troupes qui, échelonnés d'étapes en étapes, comumniquaient régulièrement entre eux pour assurer la tranquillité de nos der rières, l'arrivée des munitions, des hommes isolés, et le départ des convois de blessés, on avait imprudemmci:' poussé toutes les forces disponibles vers Moscou, si ])i;'i: que, de cette ville au Niémen, il n'y avait, si on en excepte Wilna et Smolensk, pas une seule garnison, pas un magasin, pas un hôpital! Deux cents lieues de pays étaient ainsi livrées à quelques partis de Cosaques errants. Il résulta de cet abandon que les malades rétablis ne pouvaient rejoindre l'armée, et que, faute de convois d'évacuation, on fut obligé de laisser pendant près de deux mois tous les blessés de la Moskova dans le couvent de Kolotskoï. Ils s'y trouvaient encore au moment de la retraite; presque tous furent pris, et ceux qui, comptant sur leurs forces, voulurent suivre l'armée, périrent de fatigue et de froid sur les grandes routes! Enfin les troupes en retraite n'avaient pas de subsistances assurées dans des contrées qui produisent d'immenses quantités de blé.
Le défaut de petites garnisons sur nos derrières fut encore cause que sur plus de 100,000 prisonniers faits par les Français dans le cours de la campagne, pas un, mais à la lettre pas un seul, ne sortit de Russie, parce qu'on n'avait pas organisé sur les derrières des détachements pour les conduire en se les passant de main en main. Aussi, tous ces prisonniers s'échappaient facilement et retournaient vers l'armée russe, qui récupérait par ce moyen une partie de ses pertes, tandis que les nôtres s'aggravaient chaque jour.
Le manque d'interprètes contribua aussi à nos désastres beaucoup plus qu'on ne le pense; en effet, quels renseignements obtenir dans un pays inconnu, quand