‹ Mémoires du général Bon de Marbot (volume 3)Chapitre 27 sur 117 · PREMIERS FAITS D'ARMES · texte numérisé non relu

PREMIERS FAITS D'ARMES

moastaches me répondirent : c Prends-le toi-même, nous te suivrons et t'obéirons parfaitement. »

Tout le détachement exprimant le même désir, je compris que si je refusais, nous n'irions pas plus loin, et que l'honneur du régiment serait compromis, car enfin il fallait bien que l'ordre du général Seras fût exécuté, surtout lorsqu'il s'agissait peut-être d'éviter une mauvaise affaire à sa division. J'acceptai donc le commandement, mais ce ne fut qu'après avoir demandé à M. Canon s'il se trouvait en état de le reprendre. Alors il recommence à se plaindre, nous quitte et retourne à l'auberge. J'avoue que je le croyais réellement indisposé ; mais les hommes du détachement, qui le connaissaient mieux, se livrèrent sur son compte à des railleries fort blessantes.

Je crois pouvoir dire sans jactance que la nature m'a accordé une bonne dose de courage. J'ajouterai même qu'il fut un temps où je me complaisais au milieu des dangers. Les treize blessures que j'ai reçues à la guerre et quelques actions d'éclat en sont, je pense, une preuve sufîisante. Aussi, en prenant le commandement des cinquante hommes qu'une circonstance aussi extraordinaire plaçait sous mes ordres, moi simple housard, &gé de dix-sept ans, je résolus de prouver à mes camarades que, si je n'avais encore ni expérience ni talents militaires, j'avais au moins de la valeur. Je me mis donc résolument à leur tète, et marchai dans la direction où je savais que nous trouverions l'ennemi. Nous cheminions depuis longtemps, lorsque nos éclaireurs aperçoivent un paysan qui cherche à se cacher. Us courent à lui, l'arrêtent et l'amènent. Je le questionnai; il venait, paraît-il, de quatre ou cinq lieues de là, et prétendait n'avoir rencontré aucune troupe autrichienne. J'étais certain qu'il mentait, par crainte ou par astuce, car nous devions être très près des cantonnements ennemis.

Je me souvins alors d'avoir lu dans le Parfait partisan, dont mon père m'avait donné un exemplaire, que pour faire parler les habitants du pays qu'on p6u*court à la guerre, il faut quelquefois les effrayer. Je grossis donc ma voix, et, tâchant de donner à ma figure juvénile un air farouche, je m'écriai : c Comment, coquin, tu viens « de traverser un pays occupé par un gros corps d'armée € autrichienne, et tu prétends n'avoir rien vu?... Tu es c un espion 1... Allons, qu'on le fusille à l'instant! i

Je fais mettre pied à terre à quatre houscu^ds, en leur faisant signe de ne faire aucun mal à cet homme, qui, se voyant saisi par les cavaliers dont les carabines venaient d'être armées devant lui, fut pris d'une telle frayeur, qu'il me jura de dire tout ce qu'il savait. Il était domestique d'un couvent, on Pavait chargé de porter une lettre aux parents du prieur, en lui recommandant, s'il rencontrait les Français, de ne pas leur dire où étaient les Autrichiens; mais puisqu'il était forcé de tout avouer, il nous déclara qu'il y avait à une lieue de nous plusieurs régiments ennemis cantonnés dans les villages, et qu'une centaine de housards de Barco se trouvaient dans un hameau que nous apercevions à une très petite distance. Questionné sur la manière dont ces housards se gardaient, le paysan répondit qu'ils avaient en avant des maisons une grand'garde composée d'une douzaine d^hommes à pied, placés dans un jardin entouré de haies, et qu'au moment où il avait traversé le hameau, le reste des housards se préparait à conduire les chevaux à l'abreuvoir, dans un petit étang situé de l'autre côté des habitations.

Après avoir entendu ces renseignements, je pris à l'instant ma résolution, qui fut d'éviter de passer devant la grand'garde qui, se trouvant retranchée derrière les haies, ne pouvait être attaquée par des cavaliers, tandis

PREMIEBS FAITS D*ARMBS. 77

que le fea de ses carabines me tuerait peut-être quelques hommes et avertirait de l'approche des Français. Il fallait donc tourner le hameau, gagner l'abreuvoir et tomber à l'improviste sur les ennemis. Mais par où passer pour ne pas être aperçu? J'ordonnai donc au paysan de nous conduire, en faisant un détour, et lui promis de le laisser aller dès que nous serions de l'autre côté du hameau que j'apercevais. Cependant, comme il ne voulait pas marcher, je le fis prendre au collet par un housard, tandis qu'un autre lui tenait le bout d'un pistolet sur l'oreille. Force lui fut donc d'obéir I

Il nous guida fort bien; de grandes haies masquaient notre mouvement. Nous tournons complètement le village et apercevons, au bord du petit étang, l'escadron autrichien faisant tranquillement boire ses chevaux. Tous les cavaliers portaient leurs armes, selon l'usage des avantpostes; mais les chefs des Barco avaient négligé une précaution très essentielle à la guerre, qui consiste à ne faire boire et débrider qu'un certain nombre de chevaux à la fois, et à ne laisser entrer les pelotons dans Teau que les uns après les autres, afin d'en avoir toujours la moitié sur le rivage, prêts à repousser l'ennemi. Se confiant à l'éloignement des Français et à la surveillance du poste placé en tête du village, le commandant ennemi avait jugé inutile de prendre cette précaution : ce fut ce qui le perdit.

Dès que je fus à cinq cents pas du petit étang, je fis lâcher notre guide, qui se sauva à toutes jambes, pendant que, le sabre à la main, et après avoir défendu à mes camarades de crier avant le combat, je me lance au triple galop sur les housards ennemis, qui ne nous aperçurent qu'un instant avant que nous fussions sur la rive de l'étang I Les berges de l'étang étaient presque partout trop élevées pour que les chevaux pussent les gravir, et

il n'existait de passage praticable que celui qui servait d'abreuvoir au village : il est vrai qu'il était fort large. Mais plus de cent cavaliers étaient agglomérés sur ce point, ayant tous la bride au bras et la carabine au crochet, enfin dans une quiétude si parfaite que plusieurs chantaient. Qu'on juge de leur surprise! Je les fais assaillir tout d'abord par un feu de mousquetons qui en tue quelques-uns, en blesse beaucoup et met aussi une grande quantité de leurs chevaux à bas. Le tumulte est complet! Néanmoins, le capitaine, ralliant autour de lui les hommes qui se trouvent le plus près du rivage, veut forcer le passage pour sortir de l'eau et faire sur nous un feu qui, bien que mal nourri, blessa cependant deux hommes. Les ennemis fondent ensuite sur nous; mais Pertelay ayant tué d'un coup de sabre leur capitaine, les Barco sont refoulés dans l'étang. Plusieurs veulent s'éloigner de la mousqueterie et gagnent l'autre rive; plusieurs perdent pied, un bon nombre d'hommes et de chevaux se noient, et ceux des cavaliers autrichiens qui parviennent de l'autre côté de l'étang, ne pouvant faire franchir la berge à leurs chevaux, les abandonnent, et, s'accrochant aux arbres du rivage, se sauvent en désordre dans la campagne. Les douze hommes de la grand'garde accourent au bruit; nous les sabrons, et ils fuient aussi. Cependant une trentaine d'ennemis restaient encore dans rétang; mais craignant de pousser leurs chevaux au large, voyant que la pièce d'eau n'avait pas d'autre issue abordable que celle que nous occupions, ils nous crièrent qu'ils se rendaient, ce que j'acceptai, et à mesure qu'ils parvenaient au rivage, je leur faisais jeter leurs armes à terre. La plupart de ces hommes et de ces chevaux étaient blessés; mais comme je voulais cependant avoir un trophée de notre victoire, je fis choisir dix-sept cavaliers et autant de chevaux en bon état, que

Page 1