‹ Mémoires du général Bon de Marbot (volume 3)Chapitre 43 sur 117 · AVENTURE DE ROUTE · texte numérisé non relu

AVENTURE DE ROUTE

agréablement. Les fonds envoyés par le ministre arrivent; je touche et paye. Me voilà dégagé de tout soin, et je me prépare à rejoindre mon régiment.

Je possédais un dolman en nankin, tressé de même, avec boutons en argent. J'avais fait faire ce costume de fantaisie lorsque j'étais à Té^t-major de Bernadotte, où il était de mode d'être ainsi vêtu lorsqu'on voyageait par la chaleur. Je résolus de le prendre pour faire le trajet de Bayonne à Toulouse, puisque je n'étais pas avec la troupe. J'enferme donc mon uniforme dans ma malle et la fais porter à la diligence, où j'avais retenu, et malheureusement payé^ ma place d'avance. Cette voiture partant à cinq heures du matin, je chargeai le garçon de l'hôtel où je logeais, de venir me réveiller à quatre heures, et le drôle m'ayant bien promis d'être exact, je m'endormis dans la sécurité la plus complète; mais il m'oublia, et lorsque j'ouvris les yeux, le soleil dardait ses rayons dans ma chambre : il était plus de huit heures 1... Quel contretemps 1 J'en demeurai pétrifié 1... Puis, après avoir bien pesté, un peu juré, et maudit le garçon négligent, je compris qu'il fallait prendre une résolution. La diligence ne partait que tous les deux jours, premier inconvénient; mais il n'était pas le plus grave, car la caisse du régiment avait payé ma place, puisque j'étais resté en arrière pour affaire de service; mais elle n'était pas tenue de la payer une seconde fois, et j'avais eu i'étourderie de la solder jusqu'à Toulouse, de sorte que, si je prenais une nouvelle place, elle devait être à mes frais. Or les diligences étaient très chères alors, et j'avais très peu d'argent. Puis, que devenir pendant quarante -huit heures à Bayonne, quand tous mes effets étaient partis ?. . . Je résolus de faire le trajet à pied, et sortant à l'instant de la ville, je pris fort résolument le chemin de Tou-

louse. J'étais véta à la légère, n'ayant d'autre charge que mon sabre porté sur l'épaule; je fis donc assez lestement la première étape, et allai coucher i Peyrehorade.

Le lendemain, jour néfaste, je devais aller à Orthez, et j'avais déjà parcouru la moitié de l'étape, lorsque je fus assailli par l'un de ces orages épouvantables qu'on ne voit que dans le Midi. La pluie mêlée de grêle tombait vraiment à torrents et me fouettait la figure. La grande route, déjà mauvaise, devint un bourbier dans lequel j'avais toutes les peines du monde à marcher avec des bottes éperonnées. Le tonnerre abattit un noyer près de moi,... n'importe, j'avançais toujours avec une stofque résignation. Mais voilà qu'au milieu des éclairs et de la tourmente, j'aperçois venir à moi deux gendarmes à cheval. Vous pouvez aisément vous figurer quelle mine j'avais, après avoir pataugé pendant deux heures dans la boue, avec mon pantalon et mon dolmande nankin I...

Les gendarmes appartenaient à la brigade de Peyrehorade, où ils retournaient; mais il paraît qu'ils avaient bien déjeuné à Orthez, car ils paraissaient passablement gris. Le plus âgé me demanda mes papiers. Je remets ma feuille de route sur laquelle j'étais désigné comme sous-lieutenant au 25* de chasseurs à cheval, c Toi, sous-lieutenant i s'écrie le gendarme, tu es trop jeune pour être déjà officier I — Mais lisez donc le signalement, et vous verrez qu'il porte que je n'ai pas encore vingt ans; d'ailleurs, il est exact de tous points. — C'est possible, mais tu l'as fait fabriquer, et la preuve, c'est que l'uniforme des chasseurs est vert et que tu as un dolman jaune I Tu es un conscrit réfractaîre, et je t'arrête I — Soit; mais quand nous serons à Orthez, devant votre lieutenant, il me sera facile de prouver

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