REMISE DBS DRAPEAUX A L'EMPEREUR
de rehausser aux yeux des troupes tout ce qui pouvait exciter leur amour pour la gloire. Voici quel fut ce cérémonial.
Une demi-heure avant la parade, qui avait lieu tous les jours à onze heures devant la maison servant de palais à l'Empereur, le général Duroc, grand maréchal, envoya à notre logement une compagnie de grenadiers de la garde, avec musique et tambours. Les dix-sept drapeaux et les deux étendards furent remis à autant de sous-ofQciers. Le commandant de Massy et moi, guidés par un officier d'ordonnance de l'Empereur, nous plaçâmes en tête du cortège, qui se mit en marche au son des tambours et de la musique. La ville de Brûnn était remplie de troupes françaises, dont les soldats, en nous voyant passer, célébraient par de nombreux vivat la victoire de leurs camarades du 7* corps. Tous les postes rendirent les honneurs militaires, et à notre entrée dans la cour du lieu où logeait l'Empereur, les corps réunis pour la parade battirent aux champs, présentèrent les armes et poussèrent avec enthousiasme les cris répétés de : Vive l'Empereur t
L'aide de camp de service vint nous recevoir et nous présenta à Napoléon, auprès duquel nous fûmes introduits, toujours accompagnés des sous-officiers qui portaient les drapeaux autrichiens. L'Empereur examina ces divers trophées, et après avoir fait retirer les sousofûciers, il nous questionna beaucoup, tant sur les divers combats que le maréchal Augereau avait livrés, que sur tout ce que nous avions vu et appris pendant le long trajet que nous venions de faire dans les contrées qui avaient été le théâtre de la guerre. Puis, il nous ordonna d'attendre ses ordres et de suivre le quartier impérial. Le grand maréchal Duroc fit prendre les drapeaux, dont il nous donna reçu selon l'usage; puis il
nous prévint que des chevaux seraient mis à notre disposition, et nous invita pour le temps de notre séjour à la table qu'il présidait.
La grande armée française était alors massée autour et en avant de Brflnn. L'avant-garde des Austro-Russes occupait Austerlitz; le gros de leur armée était placé autour de la ville d'Olmûtz, oà s'étaient réunis l'empereur Alexandre et l'empereur d'Autriche. Une bataille paraissait inévitable, mais on comprenait si bien de part et d'autre que ses résultats auraient une influence immense sur les destinées de l'Europe, que chacun hésitait à entreprendre quelque chose de décisif. Aussi Napoléon, ordinairement si prompt dans ses mouvements, resta-t-il onze jours à Brûnn, avant d'attaquer sérieusement. D est vrai que chaque journée de retard augmentait ses forces, par l'arrivée successive d'un très grand nombre de soldats qui, restés en arrière pour cause d'indisposition ou de fatigue, se hâtaient, dès qu'ils retrouvaient leur vigueur, de rejoindre l'armée, tant ils étaient désireux d'assister à la grande bataille que l'on prévoyait. Ceci me rappelle que je fis à cette occasion un mensonge de complaisance, qui aurait pu ruiner ma carrière militaire; voici le fait.
L'Empereur traitait habituellement les ofiSciers avec bonté, mais il était un point sur lequel il était peut-être trop sévère, car il rendait les colonels responsables du maintien d'un grand nombre d'honmies dans les rangs de leur régiment, et comme c'est précisément ce qu'il y a de plus difficile à obtenir en campagne, c'était là-dessus que l'Empereur était le plus trompé. Les chefs de corps craignaient tant de lui déplaire, qu'ils s'exposaient à ce qu'on leur donnât à combattre un nombre d'ennemis disproportionné & la force de leurs troupes, plutôt que d'avouer que les maladies, la fatigue et la nécessité
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de se procurer des vivres avaient forcé beaucoup de soldats à rester en arrière. Aussi Napoléon, malgré sa puissance, n'a-t-il jamais su exactement le nombre de combattants dont il pouvait disposer un jour de bataille.
Or, il advint que, pendant notre séjour à Brûnn, l'Empereur, dans une des courses incessantes qu'il faisait pour visiter les positions et les divers corps d'armée, aperçut les chasseurs à cheval de sa garde en marche pour changer de cantonnement. Il affectionnait particulièrement ce régiment, dont ses guides d'Italie et d'Egypte formaient le noyau. L'Empereur, dont le coup d'œii exercé appréciait très exactement la force des colonnes, trouvant celle-ci très diminuée, sortit de sa poche un petit carnet, et l'ayant parcouru, il fit appeler le général Morland, colonel des chasseurs à cheval de la garde, et lui dit d'un ton sévère : < Votre régiment est c porté sur mes notes comme ayant mille deux cents c combattants, et bien que vous n'ayez pas encore été c engagé avec l'ennemi, vous n'avez pas là plus de huit c cents cavaliers : que sont devenus les autres?... »
Le général Morland, excellent et très brave ofiQcier de guerre, mais n'ayant pas la réplique facile, resta presque interdit, et répondit dans son langage franco-alsacien qu'il ne manquait qu'un très petit nombre d'hommes. L'Empereur soutint qu'il y en avait près de quatre cents de moins, et pour en avoir le cœur net, il voulut les faire compter à l'instant. Mais comme il savait que Morland était fort aimé de son état-major, et qu'il craignait les complaisances, il crut être plus sûr de son fait en prenant un ofiScier qui n'appartenait ni à sa maison, ni à sa garde, et m'apercevant, il m'ordonna de compter les chasseurs et de venir rendre compte à lui-même de leur nombre. Cela dit, l'Empereur s'éloigne au galop. Je commençai mon opération, qui était d'autant plus facile
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que les cavaliers marchaient an pas sur quatre de firont.
Le pauvre général Morland, qui savait combien Téva- Ination de Napoléon approchait de Texactitude, était dans une grande agitation, car il prévoyait que mon rapport allait attirer sur lui une très sévère réprimande. Il me connaissait à peine, et n'osait me proposer de me compromettre pour lui épargner un désagrément. Il restait donc là silencieusement auprès de moi, lorsque, heureusement pour lui, son capitaine adjudant-major vint le rejoindre. Cet officier, nommé Fournier, avait débuté dans la carrière militaire comme sous-aide chirurgien; puis, devenu chirurgien-major et se sentant plus de vocation pour le sabre que pour la lancette, il avait demandé et obtenu de prendre rang parmi les officiers combattants, et Morland, avec lequel il avait servi jadis, l'avait fait entrer dans la garde.
J'avais beaucoup connu le capitaine Fournier, lorsqu'il était encore chirurgien-major. Je lui avais même gardé de très grandes obligations, car non seulement il avait pansé mon père au moment où il venait d'être blessé, mais il l'avait suivi à Gênes, où, tant que mon père exista, il vint plusieurs fois par jour pour lui prodiguer ses soins; si les médecins chargés de combattre le typhus eussent été aussi assidus et aussi zélés que Fournier, mon père n'aurait peut-être pas succombé. Je m'étais dit cela bien souvent; aussi fls-je l'accueil le plus amical à Fournier, que je n'avais d'abord pas reconnu sous la pelisse de capitaine de chasseurs. Le général Morland, témoin du plaisir que nous avions à nous revoir, conçut l'espoir de profiter de notre amitié réciproque pour m'amener à ne pas dire à l'Empereur combien il y avait de chasseurs hors des rangs. Il tire donc son adjudantmajor à part, confère un moment avec lui; puis le capitaine vient me supplier, au nom de notre ancienne amUU,
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d'éviter au général Morland un fort grand désagrément, en cachant à l'Empereur l'affaiblissement de l'effectif du régiment. Je refusai positivement et continuai à compter. L'estimation de l'Empereur était fort exacte, car il n'y avait que huit cents et quelques chasseurs présents : il en manquait donc quatre cents.
Je partais pour aller faire mon rapport, lorsque le général Morland et le capitaine Foumier renouvelèrent leurs instances auprès de moi, en me faisant observer que la plus grande partie des hommes absents, étant restés en arrière pour différentes causes, rejoindraient sous peu, et que, comme il était probable que l'Empereur ne livrerait pas bataille avant d'avoir fait venir les divisions Priant et Gudin, qui se trouvaient encore aux portes de Vienne, à trente-six lieues de nous, cela prendrait plusieurs jours, pendant lesquels les chasseurs de la garde restés en arrière rejoindraient l'étendard. Ils ajoutèrent que l'Empereur était d'ailleurs trop occupé pour vérifier le rapport que j'allais lui faire. Je ne me dissimulai pas qu'on me demandait de tromper VEmpereur^ ce qui était très mal; mais je sentais aussi que je devais beaucoup de reconnaissance à M. Foumier pour les soins vraiment affectueux qu'il avait donnés à mon père mourant. Je me laissai donc entraîner et promis de dissimuler une grande partie de la vérité.
A peine fus-J3 seul, que je compris l'énormité de ma faute; mais il était trop tard... L'essentiel était de m'en tirer le moins mal possible. Pour cela, je me gardai bien de reparaître devant l'Empereur tant qu'il fut à cheval, car j'avais à craindre qu'il ne se portât au bivouac de chasseurs, dont la faiblesse numérique, le frappant derechef, démentirait mon rapport, ce qui m'aurait très gravement compromis. Je rusai donc, et ne revins au quartier impérial qu'à la nuit close, et lorsque
Napoléon, ayant mis pied à terre, était rentré dans ses appartements. Introduit auprès de lui pour loi rendre compte de ma mission, je le trouvai étendu tout de son long sur une immense carte posée sur le plancher. Dès qu'il m'aperçut, il s'écria : c Eh bien i Marbot, eom-
< bien y a-t-il de chasseurs à cheval présents dans ma c garde? Leur nombre estril de douze cents, comme le préc tend Morland? » — c Non, Sire, je n'en ai compté que f onze cent vingt, c'est-à-dire quatre-vingts de moins 1 i — < J'étais bien sûr qu'il en manquait beaucoup! .. i Le ton dont l'Empereur prononça ces dernières paroles prouva qu'il s'attendait à un déficit beaucoup plus considérable; et en effet, s'il n'eût manqué que quatrevingts hommes sur un régiment de douze cents qui venait de faire cinq cents lieues en hiver, en couchant presque toutes les nuits au bivouac, c'eût été fort peu; aussi lorsqu'en allant dtner, l'Empereur traversa la pièce où se réunissaient les chefs de la garde, il se borna à dire à Morland : c Vous voyez bien I... il vous manque quatre-
< vingts chasseurs; c'est près d'un escadron 1... Avec
< quatre-vingts de ces braves, on arrêterait un régiment
< russe I II faut tenir la main à ce que les hommes ne f restent pas en arrière. » Puis, passant au chef des grenadiers à pied, dont l'effectif des soldats présents était aussi beaucoup diminué. Napoléon lui fit une forte réprimande. Morland, s'estimant très heureux d'en être quitte pour quelques observations, s'approcha de moi, dès que l'Empereur fut à table, vint me remercier vivement, et m'apprendre qu'une trentaine de chasseurs venaient de rejoindre, et qu'un courrier arrivant de Vienne en avait rencontré plus de cent entre Znaîm et Brûnn et beaucoup d'autres en deçà d'Hollabrûnn, ce qui donnait la certitude qu'avant quarante-huit heures le régiment aurait récupéré la plus grande partie de ses pertes. Je le désirais