BATAILLE D*IÉNA
mandé par le général Ruchel, arrêta un moment nos colonnes; mais, chargé par la cavalerie française, il fut presque entièrement détruit, et le général Ruchel tué. La l'* division du maréchal Augereau, en débouchant du Landgrafenberg dans la plaine, se réunit à la 2*, arrivant par le Mûhithal, et le corps d'armée longeant la route d'Iéna à Weimar s'empara d'abord de Cospoda, et puis du bois d'Iserstœdt, tandis que le maréchal Lannes prenait Yiersehn-Heilingen et le maréchal Soult Hermstœdt.
L'infanterie prussienne^ dont j'ai déjà fait connaître la mauvaise composition, se battit fort mal, et la cavalerie ne fit guère mieux. On la vit à plusieurs reprises s'avancer à grands cris sur nos bataillons; mais, intimidée par leur attitude calme, elle n'osa jamais charger à fond; arrivée à cinquante pas de notre ligne, elle faisait honteusement demi-tour au milieu d'une grêle de balles et des huées de nos soldats.
Les Saxons combattaient avec courage : ils résistèrent longtemps au corps du maréchal Augereau, et ce ne fut qu'après la retraite des troupes prussiennes que, s'étant formés en deux grands carrés, ils commencèrent leur retraite, tout en continuant à tirer. Le maréchal Augereau, admirant le courage des Saxons, et voulant ménager le sang de ces braves gens, venait d'envoyer un parlementaire pour les engager à se rendre, puisqu'ils n'avaient plus d'espoir d'être secourus, lorsque le prince Murât, arrivant avec sa cavalerie, lança les cuirassiers et les dragons, qui, chargeant à outrance sur les carrés saxons, les enfoncèrent et les contraignirent à mettre bas les armes; mais, le lendemain, l'Empereur les rendit èi la liberté et les remit à leur souverain, avec lequel il ne tarda pas à faire la paix.
Tous les corps prussiens qui avaient combattu devant
SM MÉMOIBIS DO eÉHtRAL D| HARBOT.
léDA 86 retiraient dans une déroate complète sur la route de Weimar, aux portes de laquelle les foyards, leur artillerie et leurs bagages étaient accumulés, lorsque apparurent tout i coup les escadrons de la cayalerîe française I... A leur aspect, la terreur se répand dans la cohue prussienne; tout fuit dans le plus grand désordre, laissant en notre pouvoir un grand nombre de prisonniers» de drapeaux, de canons et de bagages.
La ville de Weimar, surnommée la nouvelle Athènes, était habitée à cette époque par un grand nombre de savants, d'artistes et de littérateurs distingués, qui s'y réunissaient de toutes les parties de TAllemagne, sous le patronage du duc régnant, protecteur éclairé des sciences et des arts. Le bruit du canon, le passage des fuyards, l'entrée des vainqueurs émurent vivement cette paisible et studieuse population. Mais les maréchaux Lannes et Soult maintinrent le plus grand ordre, et, sauf la fourniture des vivres nécessaires à la troupe, la ville n'eut à souffrir d'aucun excès. Le prince de Weimar servait dans l'armée prussienne; son palais, dans lequel se trouvait la princesse son épouse, fut néanmoins respecté, et aucun des maréchaux ne voulut y loger.
Le quartier du maréchal Augereau fut établi aux portes de la ville, dans la maison du chef des jardins du prince. Tous les employés de cet établissement ayant pris la fuite, l'état-major, ne trouvant rien à manger, fut réduit à souper avec des ananas et des prunes de serre chaude! C'était par trop léger pour des gens qui, n'ayant rien pris depuis vingt-quatre heures, avaient passé la nuit précédente sur pied, et toute la journée à combattre I... Mais nous étions vainqueurs, et ce mot magique fait supporter toutes les privations I...
L'Empereur retourna coucher à léna, où il apprit un succès non moins grand que celui qu'il venait de rem-
AUBRSTADT 301
porter lui-même. La bataille d'Iéna eut cela d'extraordinaire qu'elle fut double, si je puis m'exprimer ainsi, car ni Tarmée française, ni celle de Prusse ne se trouvaient réunies devant léna. Chacune d'elles, séparée en deux parties, livra deux batailles différentes. En effet, pendant que FEmpereur débouchant d'Iéna à la tète des corps d'AugereaUy de Lannes, de Soult, de Ney, de sa garde et de la cavalerie de Murât, battait, ainsi que je viens de l'expliquer, les corps prussiens du prince de Ilohenlohe et du général Ruchel, le roi de Prusse, à la tète de son armée principale, commandée par le célèbre prince de Brunswick, les maréchaux Mollendorf et Kalkreuth, se rendant de Weimar à Naumbourg, avait couché au village d'Auerstœdt, non loin des corps français de Bernadotte et de Davout, qui se trouvaient dans les villages de Naumbourg et alentour. Pour aller rejoindre l'Empereur du côté d'Apolda, dans les plaines au delâi d'Iéna, Bernadotte et Davout devaient passer la Saale en avant de Naumbourg et traverser le déQlé étroit et montueux de K5sen.
Bien que Davout pensât que le roi de Prusse et le gros de son armée étaient devant l'Empereur et ne les crût pas si près de lui à Auerstœdt , ce guerrier vigilant 8' empara la nuit du déûlé de KOsen et de ses rampes escarpées, que le roi de Prusse et ses maréchaux avaient négligé de faire occuper, imitant en cela la faute qu'avait commise devant léna le prince de Holenlohe, en ne faisant pas garder le Landgrafenberg.
Les troupes de Bernadotte et de Davout réunies ne 8'élevaient qu'à quarante-quatre mille hommes, tandis que le roi de Prusse en avait quatre- vingt mille à Auerstœdt.
Dès le point du jour du 14, les deux maréchaux français connurent quelles forces supérieures ils allaient
combattre; toat leur faisait donc un devoir d'agir avec ensemble. Davout, en comprenant la nécessité, déclara qu'il se placerait volontiers sous les ordres de Bernadotte; mais celui-ci, comptant pour rien les lauriers partagés» et ne ssxhant pas se sacrifier aux intérêts de son pays, voulut agir seul, et sous prétexte que l'Empereur lui avait ordonné de se trouver le 13 à Dombourg, il voulut s'y rendre le 14, bien que Napoléon lui écrivît dans la nuit que si par hasard il était encore à Naumbourg, il devait y rester et soutenir Davout. Bernadotte, ne trouvant pas cette mission assez belle, laissa au mare-* chai Davout le soin de se défendre comme il le pourrait; puis, longeant la Saale, il se rendit à Dornbourg, et bien qu'il n'y trouvât pas un seul ennemi, et que du haut des positions qu'il occupait il vtt le terrible cqmbat soutenu à deux lieues de là par l'intrépide Davout , Bernadotte ordonna à ses divisions d'établir leurs bivouacs et de faire tranquillement la soupe i... En vain les généraux qui l'entouraient lui reprochèrent-ils son inaction coupable, il ne voulut pas bouger I... De sorte que le général Davout, n'ayant avec lui que les vingt-cinq mille hommes dont se composaient les divisions Priant, Morand et Gudin, résista avec ces braves à près de quatre-vingt mille Prussiens, animés par la présence de leur roi I...
Les Français, en sortant du défilé de Eôsen, s'étaient formés près du village de Hassenhausen; ce fut vraiment sur ce point que la bataille eut lieu, car l'Empereur était dans l'erreur lorsqu'il croyait avoir devant lui à léna le Roi et le gros de l'armée prussienne. Le combat que soutinrent les troupes de Davout fut un des plus terribles de nos annales, car ses divisions, après avoir victorieusement résisté à toutes les attaques des fantassins ennemis, se formèrent en carrés, repoussèrent les charges
DÉROUTE COMPLÈTE DBS PnUSSIBNS. 808
nombreuses de la cavalerie et, non contentes de cela, marclièrent en avant avec une telle résolution, que les Prussiens reculèrent sur tous les points, laissant le terrain couvert de cadavres et de blessés. Le prince de Brunswick et le général Schmettau furent tués, le maréchal MoUendorf grièvement blessé et fait prisonnier. Le roi de Prusse et ses troupes exécutèrent d'abord leur retraite en assez bon ordre sur Weimar, espérant s'y rallier derrière le corps du prince de Hohenlohe et du général Rucbel qu'ils supposaient vainqueurs, tandis que ceux-ci, vaincus par Napoléon, allaient de leur côté chercher un appui auprès des troupes que dirigeait le Roi. Ces deux énormes masses de soldats vaincus et démoralisés s'étant rencontrées sur la route d'Erfurt, il suffit de l'apparition de quelques régiments français pour les jeter dans la plus grande confusion. La déroute fut complète!... Ainsi fut punie la jactance des ofBciers prussiens. Les résultats de cette victoire furent incalculables et nous rendirent maîtres de presque toute la Prusse.
L'Empereur témoigna sa haute satisfaction au maréchal Davout, ainsi qu'aux divisions Morand, Priant et Gudin, par un ordre du jour qui fut lu à toutes les compagnies et même dans toutes les ambulances des blessés. L'année suivante, Napoléon nomma Davout duc d'Auerstœdt, bien qu'il se fût moins battu dans ce village que dans celui de Hassenhausen; mais le roi de Prusse avait eu son quartier général à Auerstœdt, et les ennemis en avaient donné le nom à la bataille que les Français nomment léna. L'armée s'attendait à voir Bernadotte sévèrement puni, mais il en fut quitte pour une verte réprimande, l'Empereur craignant d'affliger son frère Joseph, dont Bernadotte avait épousé la belle-sœur, Mlle Clary. Nous verrons plus tard comment l'attitude
de Bernadotte, au jour de la bataille d'Anerstœdt, lai servit en quelque sorte de premier échelon pour monter au trdne de Suède.
Je ne fus point blessé à léna, mais j'éprouyai une mystification dont le souvenir excite encore ma colère après quarante ans... Au moment où le corps d'Augereau attaquait les Saxons, ce maréchal m'envoya porter au général Durosnel, commandant une brigade de chasseurs, l'ordre de charger sur la cavalerie ennemie. Je devais conduire cette brigade par un chemin que j'avais déjà reconnu. Je cours me mettre en tête de nos chasseurs qui s'élancent sur les escadrons saxons : ceux-ci résistent bravement; il y eut une mêlée, mais enfin nos adversaires furent contraints de se retirer avec perte. Je me trouvai vers la fin du combat en face d'un officier de bousards vêtu de blanc et appartenant au régiment du prince Albert de Saxe. Je lui appuie sur le corps la pointe de mon sabre en le sommant de se rendre^ ce qu'il fait en me remettant son arme. Le combat fini, j'ai la générosité de la lui rendre, ainsi que cela se pratique en pareil cas entre officiers, et j'ajoute que bien que son cheval m'appartienne d'après les lois de la guerre, je ne veux pas l'en priver. Il me remercie beaucoup de ce bon traitement, et me suit dans la direction que je prends pour retourner auprès du maréchal, auquel je me faisais une fête de ramener mon prisonnier. Mais dès que nous fûmes à cinq cents pas des chasseurs français, le maudit officier saxon, qui était à ma gauche, dégainant son sabre, fend l'épaule de mon cheval et allait me frapper, si je ne me fusse jeté sur lui, bien que n'ayant pas mon sabre à la main. Mais nos corps se touchant, il n'avait plus assez d'espace pour que son bras pût diriger sa lame contre moi; ce que voyant, il me prend par mon épaulette, car j'étais en habit ce jour-là, et tirant
POURSUITE DE L*BNNEIII. SOft
avec force» il me fait perdre l'équilibre. Ma selle tourne sous le ventre du cheval, et me voilà une jambe en l'air et la tète en bas, pendant que le Saxon, s'éloignant au triple galop, va rejoindre les débris de l'armée ennemie. J'étais furieux, tant de la position dans laquelle je me trouvais que de l'ingratitude dont cet étranger payait mes bons procédés; aussi, dès que l'armée saxonne fut prisonnière, j'allai chercher mon ofQcier de housards afin de lui administrer une bonne leçon; mais il avait disparut...
J'ai dit que notre nouvel allié, le grand-duc de Hesse- Darmstadt, avait réuni ses troupes à celles de l'Empe* reur. Cette brigade, attachée au 7* corps, avait des uniformes absolument pareils à celui des Prussiens; aussi plusieurs Hessois furent-ils blessés ou tués pendant l'action. Le jeune lieutenant de Stoch, mon ami, était sur le point d'avoir le même sort, et déjà nos housards s'étaient emparés de lui, lorsque, m' ayant reconnu, il m'appela, et je le fis relâcher.
L'Empereur combla de bienfaits le curé d'Iéna, et rélecteur de Saxe, devenu roi, par suite des victoires de Napoléon son nouvel allié, récompensa aussi ce prêtre, qui vécut fort tranquillement jusqu'en 1814, époque à laquelle il se réfugia en France pour échapper à la vengeance des Prussiens. Ceux-ci l'y firent enlever et l'enfermèrent dans une forteresse où il passa deux ou trois ans. Enfin le roi de Saxe ayant intercédé en faveur du curé auprès de Louis XVIII, celui-ci réclama le prêtre comme ayant été arrêté sans autorisation, et les Prussiens ayant consenti à le relâcher^ il vint s'établir à Paris.
L'Empereur, victorieux à léna, ayant ordonné de poursuivre les ennemis dans toutes les directions, nos colonnes firent un nombre infini de prisonniers. Le roi
de Prusse ne parvint qa'à grand'peine à gagner Magdebourg, puis Berlin, et Ton prétend même que la Reine fut sur le point de tomber au pouvoir des coureurs de notre avant-garde.
Le corps d'Augereau passa l'Elbe auprès de Dessau. Il serait trop long de raconter les désastres de Tarmée prussienne; il suffit de dire que des troupes qui avaient marché contre les Français, pas un bataillon ne parvint à s'échapper; ils furent tous pris avant la fin du mois. Les forteresses de Torgau, Erfurt et Wittemberg ouvrirent leurs portes aux vainqueurs, qui, franchissant l'Elbe sur plusieurs points, se dirigèrent vers Berlin. Napoléon s'étant arrêté à Potsdam, y visita le tombeau du grand Frédéric; puis il se rendit à Berlin, où, contre son habitude, il voulut faire une entrée triomphale. Le corps du maréchal Davout marchait en tète du cortège; cet honneur lui était bien dû, car il avait plus combattu que les autres. Venait ensuite le corps d'Augereau, puis la garde.