‹ Memoires du general Bon de Marbot (volume 4)Chapitre 122 sur 155 · BATAILLE D'IENA · texte numérisé non relu

BATAILLE D'IENA

mandé par le général Ruchel, arrêta un moment nos colonnes; mais, chargé par la cavalerie française, il fut presque entièrement détruit, et le général Ruchel tué. La l'« division du maréchal Augereau, en débouchant du Landgrafenberg dans la plaine, se réunit à la 2% arrivant par le Mûhlthal, et le corps d'armée longeant la route d'Iénaà Weimar s'empara d'abord de Cospoda, et puis du bois d'Iserstœdt, tandis que le maréchal Lannes prenait Viersehn-Heilingen et le maréchal Soult Hermstœdt.

L'infanterie prussienne, dont j'ai déjà fait connaître la mauvaise composition, se battit fort mal, et la cavalerie ne fit guère mieux. On la vit à plusieurs reprises s'avancer à grands cris sur nos bataillons; mais, intimidée par leur attitude calme, elle n'osa jamais charger à fond; arrivée à cinquante pas de notre ligne, elle faisait honteusement demi-tour au milieu d'une grôle de balles et des huées de nos soldats.

Les Saxons combattaient avec courage : ils résistèrent longtemps au corps du maréchal Augereau, et ce ne fut qu'après la retraite des troupes prussiennes que, s'étant formés en deux grands carrés, ils commencèrent leur retraite, tout en continuant à tirer. Le maréchal Augereau, admirant le courage des Saxons, et voulant ménager le sang de ces braves gens, venait d'envoyer un parlementaire pour les engager à se rendre, puisqu'ils n'avaient plus d'espoir d'être secourus, lorsque le prince Murât, arrivant avec sa cavalerie, lança les cuirassiers et les dragons, qui, chargeant à outrance sur les carrés saxons, les enfoncèrent et les contraignirent à mettre bas les armes; mais, le lendemain, l'Empereur les rendit à la liberté, et les remit à leur souverain, avec lequel il ne tarda pas à faire la paix.

Tous les corps prussiens qui avaient combattu devant

Icna se retiraient dans une déroute complète sur la route de Weimar, aux portes de laquelle les fuyards, leur artillerie et leurs bagages étaient accumulés, lorsque apparurent tout à coup les escadrons de la cavalerie française!... A leur aspect, la terreur se répand dans la cohue prussienne^ tout fuit dans le plus grand désordre, laissant en notre pouvoir un grand nombre de prisonniers, de drapeaux, de canons et de bagages.

La ville de Weimar, surnommée la nouvelle Athènes, était habitée à cette époque par un grand nombre de savants, d'artistes et de littérateurs distingués, qui s'y réunissaient de toutes les parties de TAllemagne, sous le patronage du duc régnant, protecteur éclairé des sciences et des arts. Le bruit du canon, le passage des fuyards, l'entrée des vainqueurs émurent vivement cette paisible et studieuse population. Mais les maréchaux Lannes et Soult maintinrent le plus grand ordre, et, sauf la fourniture des vivres nécessaires à la troupe, la ville n'eut à souffrir d'aucun excès. Le prince de Weimar servait dans l'armée prussienne; son palais, dans lequel se trouvait la princesse son épouse, fut néanmoins respecté, et aucun des maréchaux ne voulut y loger.

Le quartier du maréchal Augereau fut établi aux portes de la ville, dans la maison du chef des jardins du prince. Tous les employés de cet établissement ayant pris la fuite, l'état-major, ne trouvant rien à manger, fut réduit à souper avec des ananas et des prunes de serre chaude! C'était par trop léger pour des gens qui, n'ayant rien pris depuis vingt-quatre heures, avaient passé la nuit précédente sur pied, et toute la journée à combattre!... Mais nous étions vainqueurs, et ce mot magique fait supporter toutes les privations!...

L'Empereur retourna coucher à léna, où il apprit un succès non moins grand que celui qu'il venait de rem-

AUERST^.DT. 301

porter lui-même. La bataille d'iéna eut cela d'extraordinaire qu'elle fut double, si je puis m"exprimer ainsi, car ni Tarmée française, ni celle de Prusse ne se trouvaient réunies devant léna. Chacune d'elles, séparée en deux parties, livra deux batailles différentes. En effet, pendant que l'Empereur débouchant d'iéna à la tête des corps d'Augereau, de Lannes, de Soult, de Ney, de sa garde et de la cavalerie de Murât, battait, ainsi que je viens de l'expliquer, les corps prussiens du prince de Hohenlohe et du général Ruchel, le roi de Prusse, à la tète de son armée principale, commandée par le célèbre prince de Brunswick, les maréchaux MoUendorf et Kalkreuth, se rendant de AVeimar à Naumbourg, avait couché au village d'Auerstaedt, non loin des corps français de Bernadotte et de Davout. qui se trouvaient dans les villages de Naumbourg et alentour. Pour aller rejoindre l'Empereur du côté d'Apolda, dans les plaines au delà d'iéna, Bernadotte et Davout devaient passer la Saale en avant de Naumbourg et traverser le détilé étroit et montueux de Kosen.

Bien que Davout pensât que le roi de Prusse et le gros de son armée étaient devant l'Empereur et ne les crût pas si près de lui à Auerstsedt, ce guerrier vigilant s'empara la nuit du défilé de Kosen et de ses rampes escarpées, que le roi de Prusse et ses maréchaux avaient négligé de faire occuper, imitant en cela la faute qu'avait commise devant léna le prince de Holenlohe, en ne faisant pas garder le Landgrafenberg.

Les troupes de Bernadotte et de Davout réunies ne s'élevaient qu'à quarante-quatre mille hommes, tandis que le roi de Prusse en avait quatre-vingt mille à Auerstaedt.

Dès le point du jour du 14, les deux maréchaux français connurent quelles forces supérieures ils allaient

combattre; tout leur faisait donc un devoir d'agir avec ensemble. Davout, en comprenant la nécessité, déclara qu'il se placerait volontiers sous les ordres de Bernadotte; mais celui-ci, comptant pour rien les lauriers partagés, et ne sacbant pas se sacrifier aux intérêts de son pays, voulut agir seul, et sous prétexte que l'Empereur lui avait ordonné de se trouver le 13 à Dornbourg, il voulut s'y rendre le 14, bien que Napoléon lui écrivît dans la nuit que si par hasard il était encore à Naumbourg, il devait y rester et soutenir Davout. Bernadotte, ne trouvant pas cette mission assez belle, laissa au maréchal Davout le soin de se défendre comme il le pourrait ; puis, longeant la Saale, il se rendit à Dornbourg, et bien qu'il n'y trouvât pas un seul ennemi, et que du haut des positions qu'il occupait il vît le terrible combat soutenu à deux lieues de là par l'intrépide Davout, Bernadotte ordonna à ses divisions d'établir leurs bivouacs et de faire tranquillement la soupe!... En vain les généraux qui l'entouraient lui reprochèrent-ils son inaction coupable, il ne voulut pas bouger!... De sorte que le général Davout, n'ayant avec lui que les vingt-cinq mille hommes dont se composaient les divisions Friant, Morand et Gudin, résista avec ces braves à près de quatre-vingt mille Prussiens, animés par la présence de leur roi!...

Les Français, en sortant du défilé de Kôsen, s'étaient formés près du village de Hassenhausen^ ce fut vraiment sur ce point que la bataille eut lieu, car l'Empereur était dans l'erreur lorsqu'il croyait avoir devant lui à léna le Roi et le gros de l'armée prussienne. Le combat que soutinrent les troupes de Davout fut un des plus terribles de nos annales, car ses divisions, après avoir victorieusement résisté à toutes les attaques des fantassins ennemis, se formèrent en carrés, repoussèrent les charges

Page 1