‹ Memoires du general Bon de Marbot (volume 4)Chapitre 36 sur 155 · CAMPAGNE DE LIGURIE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE LIGURIE

des chevaux de prise, mais j'achetai à l'aubergiste trois moutons, un énorme fromage et une pièce de vin, avec lesquels mon détachement fit bombance. Ce jour, l'un des plus beaux de ma vie, était le 10 frimaire an VIII.

Le lendemain et les jours suivants, la division du général Seras eut avec l'ennemi divers petits engagements pendant lesquels je continuai à commander mes cinquante housards, à la satisfaction du général dont j'éclairais la division.

Le général Seras, dans son rapport au général Ghampionnet^ fit un éloge pompeux de ma conduite, dont il rendit également compte à mon père; aussi lorsque, quelques jours après, je ramenai le détachement à Savone, mon père me reçut-il avec les plus grandes démonstrations de tendresse. J'étais ravi ! Je rejoignis le bivouac, où tout le régiment était réuni; mon détachement m'y avait devancé. Les cavaliers racontèrent ce que nous avions fait, et toujours en me donnant la plus belle part du succès. Je fus donc reçu avec acclamation par les officiers et soldats, ainsi que par mes nouveaux camarades les sous-officiers, qui m'offrirent les galons de maréchal des logis.

Ce fut ce jour-là que je vis pour la première fois Pertelay jeune, qui revenait de Gênes, où il avait été détaché plusieurs mois. Je me liai avec cet excellent homme et regrettai de ne l'avoir pas eu pour mentor au début de ma carrière, car il me donna de bons conseils qui me rendirent plus calme et me tirent rompre avec les (j ailla nh de la clifjue.

Le général en chef Ghampionnet, voulant faire quelques opérations dans Tintérieur du Piémont, vers Goni et Mondovi, et n'ayant que fort peu de cavalerie, prescrivit à mon père de lui envoyer le 1" de housards qui, du reste, ne pouvait plu^ rester à la Madona, faute de four-

rages. Je me séparai avec bien du regret de mon père et partis avec le régiment.

Nous suivîmes la Corniche jusqu'à Albenga, traversâmes l'Apennin malgré la neige, et entrâmes dans les fertiles plaines du Piémont. Le général en chef soutint dans les environs de Fossano, de Novi et de Mondovi, une suite de combats dont les uns furent favorables et les autres contraires.

Dans quelques-uns de ces combats, j'eus l'occasion de voir le général de brigade Macard, soldat de fortune, que la tourmente révolutionnaire avait porté presque sans transition du grade de trompette-major à celui d'officier général! Le général Macard, véritable type de ces officiers créés par le hasard et par leur courage, et qui, tout en déployant une valeur très réelle devant l'ennemi, n'en étaient pas moins incapables par leur manque d'instruction d'occuper convenablement les postes élevés, était remarquable par une particularité très bizarre. Ce singulier personnage, véritable colosse d'une bravoure extraordinaire, ne manquait pas de s'écrier lorsqu'il allait charger à la tête de ses troupes : « Allons, je vais mhabiller en bête !... >^ Il otait alors son habit, sa veste, sa chemise, et ne gardait que son chapeau empanaché, sa culotte de peau et ses grosses bottes!... Ainsi nu jusqu'à la ceinture, le général Macard offrait aux regards un torse presque aussi velu que celui d'un ours, ce qui donnait à sa personne l'aspect le plus étrange! Une fois habillé en bête, comme il le disait lui-même avec raison, le général Macard se lançait à corps perdu, le sabre au poing, sur les cavaliers ennemis, en jurant comme un païen; mais il parvenait rarement à les atteindre, car à la vue si singulière et si terrible à la fois de cette espèce de géant à moitié nu, couvert de poils et dans un si étrange équipage, qui se précipitait sur eux en poussant

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