‹ Memoires du general Bon de Marbot (volume 4)Chapitre 89 sur 155 · MISSION EN ITALIE · texte numérisé non relu

MISSION EN ITALIE

de Boulogne, et que ceux-ci se trouvaient moins éloignés que le corps d'Augereau, qui pour se rendre de Brest aux frontières de Suisse, dans le Ilaut-Rhin, devait traverser la France dans toute sa largeur : le trajet était de trois cents lieues. Les troupes furent deux mois en route. Elles voyageaient sur plusieurs colonnes. Le maréchal Augereau, parti le dernier de Brest, les devança, et s'arrêtant dabord à Rennes, puis successivement à Alençon, Melun, Troyes et Langres, il inspecta les divers régiments dont sa présence ranimait encore l'ardeur. Le temps était superbe. Je passai ces deux mois, courant sans cesse en calèche de poste, pour aller d'une colonne à l'autre transmettre aux généraux les ordres du maréchal. Je pus m'arrêter deux fois à Paris pourvoir ma mère. Nos équipages avaient pris les devants; j'avais un assez médiocre domestique, mais trois excellents chevaux.

Pendant que la grande armée se dirigeait vers le Rhin et le Danube, les troupes françaises cantonnées dans la haute Ralie, sous le commandement de Masséna, se réunissaient dans le Milanais, afin d'attaquer les Autrichiens dans le pays vénitien.

Pour transmettre des ordres à Masséna, l'Empereur était obligé de faire passer ses aides de camp par la Suisse, restée neutre. Or, il arriva que pendant le séjour du maréchal Augereau à Langres, un officier d'ordonnance, porteur des dépêches de Napoléon, fut renversé de sa voiture et se cassa la clavicule. Il se fit transporter chez le maréchal Augereau, auquel il déclara qu'il était dans l'impossibilité de remplir sa mission. Le maréchal, sentant combien il importait que les dépêches de l'Empereur arrivassent promptement en Italie, me chargea de les y porter, en passant par Huningue, où je devais transmettre ses ordres pour l'établissement d'un pont sur le Rhin. Cette mission me fit grand plaisir, car j'allais

ainsi faire un beau voyage, avec la certitude de rejoindre le 7" corps avant quil fût aux prises avec les Autrichiens. Je gagnai rapidement Huningue et Bâle, je me rendis de là à Berne, à Rapperschwyl, où je laissai ma voiture; puis je traversai à cheval, et non sans danger, le mont Spliigen, alors presque impraticable. J'entrai en Italie par Ghiavenna et joignis le maréchal Masséna auprès de Vérone.

Mais je ne fis que toucher harre, car Masséna était aussi impatient de me voir repartir avec sa réponse à l'Empereur, que je fêtais moi-même de rejoindre le maréchal Augereau, afin d'assister aux combats que son corps d'armée allait livrer. Cependant, ma course ne fut pas aussi rapide, au retour, qu'elle l'avait été en allant, parce qu'une neige fort épaisse, tombée depuis peu, couvrait non seulement les montagnes, mais aussi les vallées de la Suisse : il gelait très fort, les chevaux tombaient à chaque pas, et ce ne fut qu'en donnant 600 francs que je trouvai deux guides qui voulussent traverser le Splûgen avec moi. Nous mîmes plus de douze heures à faire ce trajet, en marchant à pied dans la neige jusqu'aux genoux! Les guides furent même sur le point de renoncera aller en avant, assurant qu'il y avait danger imminent. Mais j'étais jeune, hardi, et comprenais l'importance des dépêches que l'Empereur attendait.

Je déclarai donc à mes deux guides que, s'ils reculaient, je continuerais ma route sans eux. Chaque profession a son point d'honneur; celui des guides consiste principalement à ne jamais abandonner le voyageur qui s'est confié à eux. Les miens marchèrent donc, et après des efforts vraiment extraordinaires, nous arrivâmes à la grande auberge située au bas du Splûgen, au moment où la nuit commençait. Nous eussions infailliblement péri si elle nous eût surpris dans la montagne,

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