CHAPITRE V
Revue de l'Empereur. — L'armée sur le Niémen. — Un mot sur les historiens delà campagne de 1812. — Efforts des Anglais pour nous isoler. — Attitude de Beruadottc. — Dispositions do la Pologne.
L'Empereur, ayant quitté Dresde le 29 mai, se dirigea vers la Pologne par Danzig et la Vieille Prusse,' que traversaient en ce moment ses troupes, qu'il passait en revue à mesure qu'il les rencontrait.
D'après l'organisation de larniée, le 23" de chasseurs à cheval se trouvait embrigadé avec le 24" de la môme arme. Le général Gastex eut le commandement de cette brigade qui fit partie du 2° corps d'armée, placé sous les ordres du maréchal Oudinot. Je connaissais depuis longtemps le général Gastex, excellent homme, qui fut parfait pour moi pendant toute la campagne. Le maréchal Oudinot m'avait vu au siège de Gènes, auprès de mon père, ainsi qu'en Autriche, lorsqu'on 1801) j'étais aide de camp du maréchal Lannes; il me traita avec beaucoup de bonté.
Le 20 juin, le 2" corps reçut Tordre de s'arrêter à Insterburg pour y être passé en revue par l'Empereur. Ces solennités militaires étaient toujours attendues avec impatience par les individus qui espéraient participer aux faveurs distribuées dans ces réunions par Napolc'on. J'étais de ce nombre, et je me croyais d'autant plus certain d'être nommé colonel du régiment que je cùui-
4G MÉr-IOIRES DU GENERAL DE MAîlBOT.
mandais provisoirement, qu'outre les promesses que l'Empereur m'avait faites à ce sujet, le général Castex et le maréchal Oudinot m'avaient prévenu qu"i!s allaient me proposer officiellement et qu'ils croyaient que M. de La Nougarède allait être placé comme général à la tête d'un des grands dépôts de remonte qu'on devait établir sur les derrières de l'armée. Mais la fatalité qui, quelques mois avant, avait reculé si souvent la délivrance de mon brevet de chef d'escadrons, me poursuivit de nouveau pour l'obtention de celui de colonel.
Les revues étaient des examens sévères que l'Empereur faisait soutenir aux chefs de ses régiments, surtout à la veille d'une entrée en campagne; car, outre les questions d'usage sur la force numérique en hommes et en chevaux, l'armement, etc., il en adressait, coup sur coup, une foule d'imprévues, auxquelles on n'était pas toujours préparé à répondre. Par exemple : « Combien « avez-vous reçu d'hommes de tel département depuis « deux ans? Combien de mousquetons provenant de a Tulle ou de Charleville? Combien avez-vous de chevaux « normands? Combien de bretons? Combien d'allemands? c Quelle quantité la compagnie que voilà a-t-elle de a triples chevrons? Combien de doubles et desimpies? a Quelle est la moyenne de l'âge de tous vos soldats? de « vos officiers? de vos chevaux? etc.. »
Ces questions, toujours faites d'un ton bref des plus impératifs, accompagné d'un regard perçant, décontenançaient bien des colonels, et cependant, malheur ù celui qui hésitait à répondre : il était mal noté dans l'esprit de Napoléon I Je m'étais si bien préparé que j'eus réponse à tout, et l'Empereur, après m'avoir complimenté sur la belle tenue du régiment, allait probablement me nommer colonel et élever au grade de général M. de La Nougarède, lorsque celui-ci, les jambes