‹ Memoires du general Bon de Marbot (volume 5)Chapitre 140 sur 178 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Épisode. — Bataille de Hanau. — Rctiaile sur le Rhin. — Derniois cfTorts des ennemis. — Azolan. — Fuite de Czernicheff. — RcconsUtutioQ des corps de troupes.

Voici maintenant quels motifs avaient retenu Exelmans en arrière lors de notre passage dans le défile. Avant l'entrée de la vallée, les éclaireurs lui avaient présenté deux soldats autrichiens faits prisonniers au moment où, éloignés de leur armée, ils maraudaient et buvaient dans un village isolé. Exelmans, les ayant fait questionner en allemand par un de ses aides de camp, fut très étonné qu'ils répondissent en bon français et leur demanda où ils avaient si bien appris notre langue. Un de ces malheureux, à moitié ivre, croyant alors se donner de l'importance, s'écria qu'ils étaient Parisiens I A peine ces mots étaient-ils prononcés que le général, furieux de voir des Français porter les armes contre leurs compatriotes, ordonna qu'on les fusillât sur-lechamp. On les saisit, et le pauvre garçon qui, pour faire le gentil, s'était vanté d'être Français, venait d'être mis à mort, lorsque son camarade, dégrisé par ce terrible spectacle, protesta que ni Tun ni l'autre n'avaient jamais mis les pieds en France, mais qu'étant nés à Vienne, de parents parisiens naturalisés Autrichiens, ils avaient été considérés comme regnicoles et forcés, comme tels, d'obéir à la loi du recrutement et d'entrer dans le régiment qu'on leur avait désigné. Pour prouver ce qu'il

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avançait, il montra son livret et celui de son infortuné compagnon, qui constataient le fait. Cédant enfin aux instances de ses aides de camp, Exelmans consentit à épargner cet innocent.

Entendant alors le bruit du combat qui commençait, le général voulut gagner la tête de la colonne que je commandais; mais, arrivé à l'entrée du défilé, il lui devint impossible d'y pénétrer et de trouver place dans les rangs, tant était rapide le galop des deux régiments qui l'occupaient en poursuivant les ennemis. Après lavoir tenté à maintes reprises, le général fut bousculé avec son cheval et roula dans la Kinzig, où il fut sur le [)oint do se noj'er.

L'Empereur, se préparant à combattre, profita de la nuit pour diminuer la file des voitures. Tous les bagages furent dirigés vers la droite, sur Coblentz, sous l'escorte de quelques bataillons et de la cavalerie des généraux Lefebvre-Desnouettes et 3Iilhau. Ce fut un grand allégement pour l'armée.

Le 30 au matin, l'Empereur n'avait encore à sa disposition que les corps d'infanterie de Macdonald et de Victor, qui ne présentaient qu'un elîectif de 5.000 baïonnettes, soutenu par les divisions de cavalerie de Sébastian!.

Du côté par lequel nous arrivions, une grande forêt que la route traverse couvre les approches de llanau. Les gros arbres de cette forêt permettent d'y circuler sans trop d'embarras. La ville de Hanau est bâtie sur la rive opposée de la Kinzig.

Le général de Wrède, qui ne manquait pourtant pas de moyens militaires, avait commis la faute énorme de placer son armée de telle sorte qu'elle avait la rivi(^re à dos, co qui la privait do l'appui qu'auraient pu lui donner les fortifications de Jlanau, avec lesquelles le général

bavaiuis iic pouvait communiquer que jtar le i)ont de Lamboy, qui restait son seul moyen de retraite. 11 est vrai que la position occupée par lui barrait la route de Francfort et de France, et qu'il se croyait certain de nous empêcher de forcer le passage.

Le 30 octobre, au point du jour, la bataille s'engagea comme une grande partie de chasse. Quelques coups de mitraille, le feu de nos tirailleurs d"infanterie et une charge en fourrageurs exécutée par la cavalerie de Sébastiani, dispersèrent la première ligne ennemie, assez maladroitement postée à l'extrême lisière du bois; mais dès qu'on eut pénétré plus avant, nos escadrons ne pouvant agir que dans les rares clairières qu'ils rencontraient, les voltigeurs s'engagèrent seuls sur les pas des Bavarois qu'ils poussèrent d'arbre en arbre jusqu'au débouché de la forêt. Alors ils durent s'arrêter en face dune ligne ennemie forte de 40,000 hommes, dont le front était couvert de 80 bouches à feu !

Si l'Empereur eût eu alors auprès de lui toutes les troupes qu'il ramenait de Leipzig, une attaque vigoureuse l'aurait rendu maître du pont de Lamboy, et le général de Wrède aurait payé cher sa témérité; mais les corps des maréchaux Mortier, Marmont, et le général ijertrand, ainsi que le grand parc d'artillerie, retardés par le passage de plusieurs défilés, principalement par ccîlui de Gelnhausen, n'étant pas encore arrivés. Napoléon ne pouvait disposer que de 10,000 com.battants !... Les ennemis auraient dû profiter de ce moment poiii- IViiiili'e vivement sur nous. Ils ne l'osèrent point, et leur hésitation donna à l'artillerie de la garde imp(''riale le temps d'arriver.

Dès que le brave général Drouot, qui la commandait, eut quinze pièces sur le champ de bataille, il commen(;a à canon ner, et sa ligne, s'accroissant successivement,

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finit par présenter cinquante Ijouches à feu, qu'il fit avancer en tirant, bien que fort peu de troupes fussent encore derrière lui pour la soutenir. Mais, à travers répaisse fumée que vomissait cette formidable batterie, il nétait pas possible que les ennemis s'aperçussent que les pièces n'étaient pas appuyées. Enfin, les chasseurs à pied de la vieille garde impériale parurent, au moment où un coup de vent dissipait la fumée !...

A la vue des bonnets à poil, les fantassins bavarois, saisis de terreur, reculèrent épouvantés. Le général de Wrède, voulant à tout prix arrêter ce désordre, fit charger sur notre artillerie toute la cavalerie autrichienne, bavaroise et russe dont il pouvait disposer, et en un instant notre immense batterie fut entourée par une nuée de cavaliers ennemis ! Mais à la voix de l'intrépide général Drouot, leur chef, qui, l'épée à la main, leur donnait l'exemple d'une courageuse résistance, les canonniers français, saisissant leurs fusils, restèrent inébranlables derrière les affûts, d"où ils tiraient à brûle-pourpoint sur les ennemis. Cependant, le grand nombre de ceux-ci aurait fini par les faire triompher, lorsque, sur Tordre de l'Empereur, toute la cavalerie de Sébastiani ainsi que toute celle de la garde impériale, grenadiers à cheval, dragons, chasseurs, mameluks, lanciers et gardes d'honneur, fondant sur les cavaliers ennemis avec furie, en luèicnt un très grand nombre, dissipèrent le surplus, et s'élançant ensuite sur les carrés de l'infanterie bavaroise, ils les enfoncèrent, leur firent éprouver des jjertes immenses, et l'armée bavaroise, mise en déroute, s'enfuit vers le pont de la Kinzig et la ville de Ilanau.

Le général de Wrède était fort brave; aussi, avant de s'avouer vaincu par des forces moitié moins considérables que les siennes, il résolut de tenter un nouvel effort, et, réunissant tout ce qui lui restait de troupes disponi-

bles. il nousallaquii à l'improviste. Tout à coup, la fusillade se rapprocha de nous, et la forêt retentissait de nouveau du bruit du canon; les boulets sifflaient dans les arbres, dont les grosses branches tombaient avec fracas... L'œil cherchait en vain à percer la profondeur de ce bois; à peine pouvait-on entrevoir la lueur des décharges d'artillerie, qui brillaient par intervalles dans l'ombre projetée par le feuillage épais des hêtres immenses sous lesquels nous combattions.

En entendant le bruit occasionné par cette attaque des Austro-Bavarois, l'Empereur dirigea de ce côté les grenadiers à pied de sa vieille garde, conduits par le général Friant, et bientôt ils eurent triomphé de ce dernier effort des ennemis, qui se hâtèrent de s'éloigner du champ de bataille pour se rallier sous la protection de la place de Hanau, qu'ils abandonnèrent aussi pendant la nuit en y laissant une énorme quantité de blessés. Les Français occupèrent cette place.

Nous n'étions plus qu'à deux petites lieues de Francfort, ville considérable, ayant un pont en pierre sur le Mein. Or, comme l'armée française devait longer cette rivière pour gagner, à Mayence, la frontière de France qui était à une marche de Francfort, Napoléon détacha en avant le corps du général Sébastiani et une division d'infanterie pour aller occuper Francfort, s'emparer de son pont et le détruire. L'Empereur et le gros de l'armée bivouaquèrent dans la forêt.

La grande route de Ilanau à Francfort longe de très près la rive droite du Mein. Le général Albert, mon ami, qui commandait l'infanterie dont nous étions accompagnés, était maiié depuis quelques années à Offenbach, charmante petite ville bâtie sur la rive gauche, précisément en face du lieu où, après avoir laissé derrière nous les bois de Hanau. nous fîmes reposer nos

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