CHAPITRE VIII
Affaire de Jakoubowo ou Kliastilsoui. — Je suis blessé.
A poine les divers corps d'armée qui nous avaient précédés à Polotsk s'en furent-ils éloignés, pour aller rejoindre l'Empereur à Witepsk, qu'Oudinot. entassant toutes ses troupes en une seule et immense colonne sur la route de Saint-Pétersbourg, marcha le 29 juillet sur l'armée de Wittgenstein, qu'on savait être postée à dix lieues de nous, entre deux petites villes nommées Sebej et Newel. Nous allâmes ce jour-là coucher sur les rives de la Drissa. Cet affluent de la Dûna n'est encore qu'un fort ruisseau devant Je relais de Siwotschina, où il est traversé par la grande route de Pétersbourg; et comme il n'existait pas de pont, le gouvernement russe y avait suppléé en faisant abattre des deux côtés, en pente douce, les hautes berges qui l'encaissent; et, en pavant le fond du ruisseau sur une largeur égale à celle de la route, on avait établi un gué fort praticable, mais à droite et à gauche duquel les troupes et les chariots ne pouvaient passer, tant le rivage est escarpé. Je crois devoir donner cette explication, parce que trois jours après ce lieu fut le théâtre d'un engagement des plus vifs.
Le lendemain 30, mon régiment étant de service, je pris la tête de l'avant-garde et, suivi de tout le corps d'armée, je traversai le gué de la Drissa. La chaleur
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était accablante, et dans les blés couverts de poussière qui bordaient la route, on voyait deux larges zones où la paille couchée et écrasée, comme si un rouleau y eût été traîné plusieurs fois, indiquait le passage de fortes colonnes d'infanterie. Tout à coup, auprès du relais de poste de Kliastitsoui, ces indices disparaissaient des bords de la grande route et se reproduisaient à sa gauche sur un large chemin vicinal qui aboutit à Jakoubowo. Il était évident que l'ennemi avait quitté sur ce point la direction de Sebej pour se jeter sur notre flanc gauche. La chose me parut grave I J'arrêtai nos troupes et envoyai prévenir mon général de brigade. Mais le maréchal, qui marchait ordinairement en vue de l'avant-garde, ayant aperçu cette halte, accourut au galop, et malgré les observations des généraux Castex et Lorencez, il m'ordonna de continuer la marche par la grande route. A peine avais-je fait une lieue, que j'aperçois venant à nous un kibick, ou calèche russe, attelé de deux chevaux de poste!... Je le fais arrêter et vois un officier ennemi qui, assoupi par la chaleur, s'était couché tout de son long dans le fond du kibick. Ce jeune homme, fils du seigneur auquel appartenait le relais de Kliastitsoui que je venais de quitter, était aide de camp du général Wittgenstein et revenait de Pétersbourg avec la réponse aux dépêches dont son général l'avait chargé pour son gouvernement. Rien ne saurait peindre sa stupéfaction, lorsque, réveillé en sursaut, il se trouva en présence de nos chasseurs à figures rébarbatives et aperçut non loin de là de nombreuses colonnes françaises! Il ne pouvait concevoir comment il n'avait pas rencontré l'armée de Wittgenstein, ou au moins quelques-uns de ses éclaireurs, entre Sebej et le point où nous étions; mais cet étonnement confirmait le général Gastex et moi dans la pensée que