AFFAIRE DE S I V OT S C II I N A
fondre à toutes jambes sur les bataillons russes et les pousser dans le ravin. La tâche qu'avait à remplir la cavalerie était, comme on le voit, la plus périlleuse, car non seulement elle devait attaquer de front la ligne ennemie garnie de G,000 fusils, mais essuyer le feu de quatorze pièces d'artillerie avant de joindre les ennemis ! Il est vrai qu'en agissant par surprise, on espérait trouver les Russes endormis et éprouver peu de résistance.
Vous venez de voir que mon régiment, ayant pris le service le 31 juillet au matin à Kliastitsoui, l'avait fait pendant toute la journée. Il devait par conséquent, selon la règle établie, être relevé par le 24* le l*'" août, à une heure du matin. Ce régiment fut donc commandé pour l'attaque, et le mien devait rester en réserve, car l'espace vide entre le hois et le ruisseau ne pouvait contenir qu'un seul régiment de cavalerie. Le colonel A... se rendit auprès d'Oudinot, et lui fit observer qu'il y avait à craindre que pendant que nous nous préparions à combattre les troupes de Wittgenstein placées devant nous, ce général n'eût dirigé vers notre droite une forte colonne pour passer la Drissa à un gué existant probablement à trois lieues en amont du point où nous étions, gagner nos derrières et enlever nos blessés et nos équipages; qu'il serait donc convenable d'envoyer un régiment de cavalerie observer le gué dont il parlait. Le maréchal adopta cette idée, et le colonel A..., dont le régiment venait de prendre le service, le fit promptement monter à cheval, et, l'emmenant dans l'expédition (ju'il avait conçue, laissa au 23' les risques du combat qui allait s'engager.
Mon brave régiment reçut avec calme l'annonce de la périlleuse mission qui lui était confiée et vit avec plaisir le maréchal et le général Legraiid passer sur son front
pour présider aux préparatifs de l'attaque importante que nous allions faire.
A cette époque, tous les régiments français, à l'exception des cuirassiers, avaient une compagnie de grenadiers, nommée compagnie d'élite, qui tenait habituellement la droite de la ligne. Celle du 23* était donc ainsi placée, lorsque le général Legrand fit observer au maréchal que les ennemis ayant leur artillerie en avant de leur centre, et les dangers devant être par conséquent beaucoup plus grands sur ce point, il conviendrait de le faire attaquer par la compagnie d'élite, composée des hommes les plus aguerris et des meilleurs chevaux, afin d'éviter une hésitation qui pourrait compromettre le résultat de l'opération. En vain, j'assurai que le régiment, presque entièrement formé d'anciens soldats, était sous tous les rapports moraux et physiques aussi solide sur un point que sur un autre, le maréchal m'ordonna de placer la compagnie d'élite au centre du régiment. J'obéis; puis, ayant réuni les officiers, je leur expliquai à demi-voix ce que nous allions exécuter, et les prévins que pour mieux surprendre les ennemis, je ne ferais aucun commandement préparatoire et me bornerais à celui de Chargez ! lorsque notre ligne serait à petite portée du canon ennemi. Tout étant bien convenu, le régiment sortit du bivouac dans le plus grand silence aux premières lueurs du crépuscule, et traversa avec assez de facilité le bois dont les grands arbres étaient très espacés ; puis nous entrâmes dans la clairière unie au bout de laquelle se trouvait le camp russe. Seul de tout le régiment, je n'avais pas le sabre à la main, car la droite, celle qui restait libre, était employée à tenir les rênes de mon cheval Vous comprenez ce qu'il y avait de pénible dans cette position pour un officier de cavalerie qui va s'élancer sur les ennemis!... Mais j'avais tenu à