‹ Memoires du general Bon de Marbot (volume 5)Chapitre 35 sur 178 · LES RECOMPENSES · texte numérisé non relu

LES RECOMPENSES

du mérite de Prud'homme venaient d"ètre cruellement fllessés par des boulets ! ... Le maréchal des logis Legendre, celui qui avait tué le général Koulnieff, avait un bras emporté, et le brigadier Griffon une jambe brisée I... On les amputait lorsque je me rendis à l'ambulance pour les décorer!... A la vue du ruban de la Légion d'honneur, ils parurent oublier leurs douleurs et firent éclater la joie la plus vive!... Cependant Legendre ne survécut pas longtemps à sa blessure, mais Griffon se rétablit, fut évacué sur la France, et plusieurs années après, je le retrouvai à l'hôtel des Invalides.

Le 24» de chasseurs, qui ne recevait que quatre décorations, tandis que le 23* en recevait dix-huit, convint que c'était juste, mais n'en manifesta pas moins ses regrets d'avoir été privé de l'honneur de prendre les quatorze canons russes à Sivotschina, eût-il même dû y éprouver les pertes que nous avions subies nousmêmes. « Nous sommes soldats, disaient-ils, nous devons courir toutes les chances bonnes ou mauvaises ! » Ils en voulurent à leur colonel de ce qu'ils appelaient un passe-droit!... Quelle armée que celle dont les soldats réclamaient le privilège de marcher à l'ennemi!...

"Vous demandez sans doute quelle fut dans cette distribution de récompenses celle que je reçus moi-même? — Aucune! parce que l'Empereur, avant de se décider à. retirer le commandement du régiment au colonel de La IS'ougarède en le faisant ou général ou chef d'une légion de gendarmerie, voulait savoir si la santé de cet ofiicicr lui permettrait de faire l'un de ces services. En conséquence, le major général enjoignait au maréchal Oudinot de faire examiner M. de La Nougarède par un conseil de santé, dont l'avis fut qu'il ne pourrait jamais monter à cheval. D'après cette décision, le maréchal autorisa M. de La Nougarède à retourner en France, où

il obtint le commandement d'une place de second ordre. Ce malheureux colonel, avant de quitter Polotsk, où ses infirmités l'avaient forcé de se réfugier, m'écrivit une lettre fort touchante par laquelle il faisait ses adieux au 23% et bien que M. de La Nougarède n'eût jamais combattu à la tète de ce régiment (ce qui attache infiniment les troupes à leur chef), il en fut néanmoins regretté et le méritait à tous égards.

Le régiment restant ainsi sans colonel, le maréchal s'attendait à recevoir bientôt ma promotion à ce grade, et j'avoue franchement que je l'espérais aussi; mais l'Empereur s'étant éloigné de nous et ayant quitté Witepsk pour marcher sur Smolensk et de là vers Moscou, les travaux de son cabinet furent ralentis par les préoccupations que lui donnaient les opérations militaires, si bien que je ne fus nommé colonel que trois mois plus tard I

Mais revenons sur les bords de la Svolna, dont les Français s'éloignèrent précipitamment, en laissant une partie de leurs blessés dans le couvent de Valensoui.

Parmi ceux que nous parvînmes à emporter, se trouvait M. Casablanca, colonel du 11' régiment d'infanterie légère, qui avait été mon camarade lorsque nous servions l'un et l'autre comme aides de camp auprès de Masséna. M. Casablanca était un officier du plus grand mérite, dont l'avancement eût été fort rapide; mais, frappé à la tête au moment où il visitait les tirailleurs de son régiment placés sur les bords de la Svolna, il vit sa carrière arrêtée. Il était mourant lorsque je l'aperçus sur un brancard, porté par des sapeurs! Il me reconnut, et en me serrant la main, il me dit combien il regrettait de voir notre corps d'armée si médiocrement dirigé. Le soir même, ce malheureux colonel expira!... Ses dernières paroles n'étaient que trop fondées, car notre

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